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samedi 2 avril 2011

Identité ondulation


Cyclozoïdes

Celles qui disparaissent pour cause de fiancée, qui reviennent la pleurer deux semaines plus tard (marronnier), qui sont charmantes quand elles s'appellent Yyyyyy, exaspérantes rebaptisées, qui obéissent à des rythmes lunaires ou saisonniers surcompliqués par les changements d'alliances, qui ont perdu leur nom pour suspension et qui le retrouvent six mois plus tard, qui se rajoutent un 1, un 2 ou un "isback" après une suppression prématurée, qui ont fait six fois leurs adieux et qui reviennent en douce, qui s'inventent une amie venue prendre leur défense et qui finissent par garder l'identité de l'amie : on ne sait jamais vraiment qui est qui sur le forum, si l'on pensera demain encore de A352400 ce que l'on en pensait aujourd'hui.

Régulièrement, des nuages de néopseudos (ou de pseudonéos) se déversent sur le forum avec une connaissance manifeste du terrain. Qui sont-elles ? Des pseudos notoires qui pour une raison ou pour une autre ont muté, et qui viennent ruser avec leurs anciennes connaissances, poursuivre leurs ex, foutre le bordel ou se payer leurs ennemies. On les appelle plus ou moins improprement des trolls, en fait des fakes lorsque le profil fournit clairement des informations destinées à tromper sur la personne. Au fond, même si tout pseudo est un “fake” (une identité d’emprunt), il y a des degrés de variation dans l’authenticité. Des pseudos anciens, renseignés par une photo, fournissant des infos sur leur vie et parfois connus de certaines dans la vie réelle finissent par tenir lieu d’identifiant officiel (signature, marque de fabrique ou galon). Certaines ne l’abandonneraient pour rien au monde vu le prestige et la notoriété qu’il leur confère, d’autres, qui s’apprêtent à quelque basse besogne (attaquer, injurier ou dénoncer) se créent un fake destiné à maintenir leur pseudo officiel au-dessus de tout soupçon. Les multirécidivistes, les troublées de la personnalité et autres péteuses de plomb professionnelles se reconnaissent à leur changement régulier de pseudo (une manière de se refaire une virginité jusqu’au prochain dérapage). Bien évidemment, plus les fakes abondent sur le forum, plus la paranoïa envahit les esprits : une telle qui est elle-même est prise pour une autre, toute absente est soupçonnée de revenir en fake.

Mais il y a aussi les Dr Jekill and Mr Hyde, les cyclothymiques, les bipolaires, les personnalités multiples, appelez-les comme vous voudrez. Pouillette, paranoïaque et chômeuse chronique invectivant régulièrement en forum les persécutrices réelles ou supposées qui lui ont fait perdre un lointain emploi. Pour ne rien simplifier, Pouillette redevient de loin en loin une suave créature qui affiche sa photo, recueille les encouragements empressés de quelques deux ou trois bonnes âmes du forum, avant de disparaître et de revenir plus furieuse que jamais. Cas plus complexe encore, AliasX grande obsessionnelle cycloïde, qui n’intervient jamais que par séries. Une série de “plumes” étranges envoyées par longs posts dans l’air extraterrestre. Puis une série d’attaques consternantes. Puis une série de liens vers des films doux ou drôles où AliasX téléphone à des répondeurs automatiques au sommet d’un donjon, parle de ruines, de nuits. Après une nouvelle période métacapitaliste obsessionnelle, AliasX entame une période anale terrible pour toutes, sans doute inspirée par une calamiteuse gastro. Des “prouttt” horizontaux, verticaux, sériels, des blocs de proutttt compacts, des prout questions, des prout réponses étourdissent les posteuses pendant plusieurs semaines, puis plus rien. AliasX revient des semaines plus tard avec un récit de science-fiction d’une poignante désolation, presque k.dickienne, et s’interrompt de nouveau.
Elle est, dit-on, dans la vie, timide et attachante.

Mapps nous pompe

Et puis il y a Mappy, Mappix, Mapps, malade chronique qui fait acte régulièrement de la diminution de sa capacité respiratoire, compte les jours qu’il lui reste, persiste à fumer. Mapps et sa BCPSTO, la BCPSTO de Mapps, le monde vu à travers un respirateur, le dernier souffle de Mapps, les cigarettes de Mapps, les demandes d’amour et de soutien de Mapps, son protagonisme insistant, comme si elle était branchée non pas sur de l’oxygène mais sur la sollicitude et l’inquiétude qu’elle peut encore éveiller sur le forum. Mais Mapps a aussi la dent lourde (lorsque elle n'obtient pas l'amitié attendue), des façons de prêtresse gauchiste sans concessions, un art de lasser l’attention voire une certain masochisme de fond (plutôt exaspérer son monde que de passer inaperçue).
Mapps a également une compagne dotée d’un pseudo qui vient de temps en temps prendre sa défense ou raconter ses turpitudes (Mapps est partie en cure, Mapps est dans sa famille, Mapps ne veut plus vous parler). Pour ajouter à la confusion, Mapps, un beau jour suspendue par la modération du site pour des raisons obscures, revient dénoncer l’injuste sort qui lui a été fait sous le pseudo de sa compagne, 100S, qui le lui a "prêté." Et là encore, Mapps alias 100S finit par tellement pomper les veines de l’indignation solidaire qu’elle éveille des remarques de plus en plus ironiques ou irritées, s’obstine, et rejoint pas à pas le petit socle rouge mélodrame où elle n’a de cesse de vouloir s’installer, son coussin, sa chaufferette à elle : LE PILORI.

Peu de temps après avoir recréé un nouveau pseudo (toujours en “Map”, racine de son être-là), Mapps disparaît. Dans un timing dramaturgique parfait, sa compagne vient nous informer quelques jours plus tard que Mapps a été hospitalisée en urgence suite à une grave rechute. Mapps est branchée sur un respirateur, le lieu et le service sont nommés ; pendant tout le temps de son absence c’est 100S qui rend compte en forum de sa lutte contre l’asphyxie. Avec une unanimité touchante les voix les plus compatissantes du forum y vont de leurs messages d’encouragement et de soutien. Tiens bon Mapps, courage, Mapps, tu le peux, Mapps. 100S tient avec dignité son rôle de compagne dévouée, au bord du gouffre, tout juste revenue de ses soirées de veille pour poster sur GD l’info médicale du jour. Le silence de Mapps est devenu énorme. Pendant quelques jours, je suis, nous suivons, directement reliées à son respirateur, la lutte de Mapps contre la mort.

Les messages de sympathie se multiplient en ligne, avec cette manière si gouine, si tendrement garce d'être à la fois totalement tueuse et sentimentale. Après trois semaines de suspense, on apprend que Mapps a été transférée de l’hôpital vers une maison de repos spécialisée du sud-ouest où elle tente de se remettre. Les voix compatissantes suivent la larme au cœur le trajet haletant de Mapps, tandis que des voix plus acerbes commencent à s’élever. Une lame de colère, un vent froid et bleuâtre se lève sur le topic de la survie de Mapps, sur le compte-rendu grêle et chancelant de 100S. Deux ou trois pseudos surgis de nulle part se lâchent : encore malade et semper schizophrène, Mapps ? Toujours pas morte, Mapps ? Toujours mourante et toujours là, Mapps ? Un frisson antarctique parcourt le forum : les voix compatissantes s’élèvent contre la barbarie des commentaires, d’autres quittent sans un mot le topic, les parages sombres de la transgression, violence magique et chaos féminin, toujours garés à quelques centimètres du prochain post, se déploient sur GD. “Crève, Mapps, stp”, “Fais-nous l’honneur de crever aujourd’hui et de nous laisser en paix...” 
 
De longs silences suivent les cris et le topic finit toujours pas revenir : réactions indignées, remerciements calmes et imperturbables de 100S... Je lis, je m’interroge ; Mapps mange et tente de revenir à la vie en pays catalan ; je ne comprends rien, je n’ai rien vu venir.
Prises à parti, les bacchantes de la mise à mort de Mapps divulguent peu à peu leurs raisons : la schizo BCPSTO, la mapscompagne du mapsupecirque... Tout le monde décrypte peu à peu l’information des bacchantes : je n’y crois pas, je n’ose pas y croire. Au moment où, selon 100S, Mapps est autorisée à rentrer chez elle après avoir promis de ne jamais refumer, tandis que sa compagne rêve de chandelles et de nuits d’amour, la vérité éclate. Ou disons une sorte de vérité délirante et indécidable, comme seul un jury de carnaval en établirait lors d’un procès délocalisé sur Mars, naviguant à vue d’une info de seconde main fournie par une ex de première main qui a connu l’amie de l’amie de celle qui se fout de notre gueule.

Selon les pseudos ulcérés, Mapps est une schizophrène qui mute depuis 3 ans sur le forum. Elle est morte deux fois, n’a pas de compagne connue, s’est inventé une maladie respiratoire depuis un an. Elle écrit sous le pseudo de 100S, sa supposée compagne, la lutte désespérée de Mapps contre l’asphyxie, la santé bourgeoise, la mort banale et solitaire des fantômes gris de la longévité.
Quelques semaines encore, et malgré ces ultimes révélations qui ont fait disparaître 100S, Mapps revient en personne de sa maison de santé remercier celles qui l’ont soutenue et mépriser hautement les autres.
Le topic attentatoire a été effacé, par on ne sait qui sur on ne sait quelle demande. Mapps a repris la cigarette dans une volée d’objurgations ferventes puis disparu, 100S n’est plus.
J’attends le flamboyant chapitre de la mort de Mapps... 

Ici tout peut se passer, mais rien ne se passe ici.

dimanche 27 mars 2011

Seconde lumière


Il pleut, le vent souffle, humeur morose sur le forum. Ce matin à 10 heures 21, heure d'été, je me suis fait prendre par une araignée géante sur Second life.

Elle est d'un bleu métallique, cachée derrière le rideau de sa toile qui sert d'interface, un peu comme une cascade. Vous cliquez sur un ballon rose, vous répondez "oui" à “voulez-vous que ?", un cri retentit (le vôtre ?). La toile vous happe, vous écartèle bras et jambes, l'araignée se plaque contre votre dos, elle dénude votre poitrine et referme ses 3 + 3 pattes sur votre torse assujetti : son phallus mauve éclot comme un boa hors de sa cage, remonte entre les cuisses, pénètre vos chairs et se met en action. 
Andromède et le monstre des mers.

On peut se faire baiser par toute sorte d'animations préprogrammées et d'avatars humanoguidés sur Second life. Au fond on se fait toujours baiser par un script, et derrière ce script, par un être humain.
J'ai ressenti des choses irréelles réelles bien avant que l'araignée ne lâche son grand panache de joie radioactive et ne se remette au travail...

La plage nudiste est fréquentée par des avatars animés d'intentions sexuelles diverses et plus ou moins inavouées, mais tous et toutes dans leur immense majorité ont adopté le script hétérosocial en vigueur : mecs surmusclés et surmembrés, filles en lingerie sexy rebondissant dans le sable sur leurs talons de barbie. Je me suis fait un avatar aphromodulable, gros seins, bonnes fesses, membres vigoureux et tignasse indécidable, aucun decorandum colifichette mais une attention contrastée aux mélanges de couleurs (être visible). 

J'attire les poupées barbies dans un coin, je leur demande si elles veulent baiser une femme. Toutes barbiedolls, même celles qui se touchent sur les sofas feutrés du lesbian lounge. Elles répondent bien souvent “never done it with a woman" mais ne disent pas non. De fil en aiguille, tout en douceur, je m'appuie contre un mur, je leur demande de s'approcher, je leur révèle la branche maîtresse d'un Sarah Nerd's cock érigé ©. 

Je pourrais cliquer sur un ballon bleu nous permettant sans grand effort pour elles et pour moi de me mettre à la place du mâle et de les fourrer comme un âne. Mais ce n'est pas mon but. Ce n'est pas mon envie. Je veux qu'elles me prennent. Je veux que des femmes s'autorisent à me plier contre elles. La vierge Roumaine Eustasia Anafari finit par me le concéder : “yes, but I don't have any cock." Je fais “partager mon inventaire avec Eustasia" et je lui propose un choix de queues de la plus timide à la plus trapue. Elle choisit l'Énorme, me plaque contre le mur, clique sur le ballon bleu et me pénètre.

Elle a bien choisi l'animation, un set sans pornochichis qui varie les rythmes et les temps d'action (ressort doucement, happe un sein, rerentre avec un heurt). On ne sait jamais vraiment ce qui se passe pour l'autre à ce même moment, l'autre réel devant son écran (et non derrière comme on l'écrit improprement), c'est une des questions, un des charmes. J'en finis assez vite après la lente montée qui m'a conduite jusqu'à ce mur, elle non. Elle m'entraîne dans une pièce grillagée : je la laisse avec mon avatar finir ce qu'elle a si bien commencé...

Dira-t-elle ou pensera-t-elle quelque part en retouchant son lipstick roumani : “aujourd'hui à 10 heures 21, heure d'été, j'ai fourré une femme avec un sexe d'homme ?"
La pluie cesse, les voix des vivants remontent du port caressées par le shunt des pneus sur la chaussée mouillée ; je vais sortir et les croiser d'un air étrange, andromédien, comme si là aussi le monde pouvait se renverser soudain.

Guerre en Libye. Hémorragie nucléaire au Japon. Sur le forum, B11 me poursuit de ses obstinations polémiques, tout va bien ; j'apprends à me taire, heure d'été.

vendredi 25 février 2011

Loguez-vous les unes les autres


"Thanks for the whole & Hope Uguess my name"  

Comment faisait-on pour vivre quand on n'avait pas de pseudo ? Comment faisaient-ils les gens pour s'appeler toute une vie Jeanne, Henri, Achille ? Est-ce qu'ils se le susurraient un peu le matin, devant la glace, combien ils en avaient marre et remarre de ce chien couché devant leur porte ?

 Une petite fantaisie, un jeu de mot, un possible de soi mis au monde sur une page de login. Combien de millions d'identités virtuelles créées durant ces dix dernières années ? Quand les héros dorment, les pseudos dansent.
 
Ce simple petit arrimage technique devient en forum la substance d’une personne, son visage, sa dégaine, son style, son histoire, son odeur... On ne clique pas forcément sur un profil quand on lit l’intervention d’un pseudo, mais on finit par en savoir sur celui-ci bien plus que n’importe qui d’autre dans sa vie. Ce qu’il fait à deux heures du matin, comment il couche, de quelles maladies graves il a souffert, ce qu’il mange, ce qu’il lit, ce dont il a rêvé la nuit dernière...
Ce que ses voisins, ses collègues, ses proches même ne savent pas, moi je le sais. 

Comme une langue apprise de plus en plus profondément au fur et à mesure que l’on aperçoit 2, 5 ou 10 significations dans un mot, le pseudo prend de plus en plus de corps au fur et à mesure qu’on le lit. Il est aussi la seule chance de nous enfanter dans un monde fait par d’autres, une autre manière de ne pas porter le nom du père, un jeu de dés avec ce que nous en ferons sur le forum : table rase, programme fou, identité ouverte. 

Au cours de ce premier cyberété de 2009, nous nous sommes décomptées si nombreuses à poster de Marseille que nous avons décidé de nous rencontrer : le gang des Marseillaises s'est réuni chaque mois jusqu'à la fin de l'hiver, jusqu'à implosion. 

Quand nous nous sommes vues pour la première fois, table de femmes réunies dans un bar par ce non-lieu (le forum), ce n'est pas la présence physique de chacune qui était “en plus”, c'était plutôt l'inverse. L'aura énorme, le réservoir de faits bruissants, d'échanges et de données invisibles présidant à cette addition de présences. Nous nous sommes nommées et reconnues par nos pseudos avec un grandissant plaisir. Quelques-unes tentèrent bien de replacer nos étiquettes civiles, mais pour la plupart nous n’avions aucune envie de renoncer au lien privilégié que ces “autres noms” créaient entre nous. Si nous avions immédiatement des tonnes de choses à nous dire c'était à cause d'eux, à cause de cette vieille pratique entre nous. Quand pour la première fois AL13 m’a nommée “liste” j’ai senti cette identité énorme fondre sur moi : je ne m’étais jamais sentie aussi grande, bigger than life...