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mercredi 16 mars 2011

Ton topic sur Dustan m'a fait womir


“Raaaaa, grrrrrrrr, va te faire atelier d'âcriture toâ, nerffffffs, hummmmpfff, yellow smile, toâ nawakmerd, toâtoâtoâ arrrrrrhh, cariéticône, je te arrkkkk, grinchh, va te faire vache, vlan, vete, tue-moi, négroticône, ki ki te lit encoretoâ ? pouahhhh, euuuuurk, lovlovmiplisss, lovmedesaster, negrote, infâm, va te merder à oh 12 h 30 pouaaahhh”

Vous vous souvenez de la litière de chat ? Ok. 
PassP revient. Wuah ! Sur le forum et pas seulement. Wuahwuah comment ça va flinguer maintenant. Postez furax online, vous allez voir. Schatz. Mein Traum. Verse deux gouttes de nitro sur de l'huile d'e-friture et attends. Je vais la tuer. Qui, elle ? Moi aussi. Laquelle des deux ? En duel ? On est revenues les furax. Moi aussi ? Nous toutes. On n'a plus fait sabbat depuis des siècles. Gouine noire. Ton châton je le bouffe sans cuisson. Sans cuisson. 

Je sors du travail, je passe aux Danaïdes. Deux amis me font signe : “regarde qui voilà !”...

Stupeur.

ELLE. Assise à la terrasse. Assise et souriante entre MES amis, mes chères folles. Qu'est-ce qu'elle fout là bon dieu ? 900 kilomètres de pseudo mur protecteur abolis. S'est liée avec AL, vit chez elle, “a des choses à faire à Marseille”, plaisante avec ThéronZ, Wiklau. Incrustée. Le ricanement contenu qui lui fait briller les yeux. La bonne blague.


Je quitte “entre filles”, je fais demande d'asile politique sur “bavardages”, je me glisse entre ses garçons. Et en nous lisant, en nous entrelisant, ma pensée file vers un nom : Dustan, Guillaume. Même sans personne, même sans garçons, j'ai souvent repensé à Dustan. Ses livres disparus des rayons, sa morgue d’oursonne tendre et pensive, ses titres en forme de compte-à-rebours. Je contemple la plaie noire de sa disparition d'enfant prodige : si j'ai une fille, G.D., fais-nous l'honneur de revivre chez moi.


C’est une des plus belles pages de Beatriz Preciado dans Testo Junkie qui réveille ce souvenir. “Ta mort”. “Tu as pourri pendant deux jours dans la position même où tu es tombé. C’est mieux comme ça. Personne n’est venu te déranger. On t’a laissé seul avec ton corps, le temps qu’il fallait pour abandonner toute cette misère dans le calme. Je pleure avec Tim. Ce n’est pas possible.”


Je poste “William B. pour mémoire”, presque sur la pointe des pieds, tant je crains de voir resurgir l'image-repoussoir : barebacker. Juste un peu de William B. corps perdu, et de Guillaume D., écrivain. En pure perte. À chaque fois qu’on parle de Dustan avec des pédés c'est toujours la même chose. L'épouvantail médiatique, la bête noire d’Act Up, celui qui s’est fait plomber deux fois, par le virus et par le milieu, afin de mieux resserrer les rangs d’une néogay communauté chic, safe et électoralement présentable.


Quand on me demande ce qu’il a apporté littérairement je pense à son geste inaugural. Dustan est venu dire “je sors ce soir”. Tout ce qu’il fallait pour sortir un pédé de sa chambre, apprendre à s’habiller, danser, faire l’amour, cuisiner ou expérimenter des états sensoriels d’une manière qui restait à inventer, il l’a inventé. En vivant, en écrivant. Et comme il ne savait pas encore QUOI au moment où il sortait de sa chambre -et se mettait à l’écrire avec un léger différé temporel qui est l’un des temps les plus courts de la maturation littéraire, Dustan a découvert une sorte d’énonciation : un perpétuel présent courant sur l’instant, sans jamais l’enfermer, un existentialisme animal.


Je ne l’ai jamais rencontré, je l’ai lu pendant deux ou trois ans à Buenos Aires où j’allais deviner et reconnaître l’un de ses amants du Chili qui travaillait à Santiago, et j’ai toujours ressenti pour lui une amitié, une tendresse confiante que je n’avais pour personne de connu.

Une sensation qui débordait, ou déplaçait largement le champ habituel du littéraire : je l’aimais.

Marcelo a laissé son sang noir dans un de mes lits et une édition grand format de Nicolas Pagès où Dustan lui avait écrit une sorte d'adieu, à la main. “Je ne le vois plus. Il est parti dans l'héroïne.”


Dustan était un manifeste au quotidien, avec une égale confiance il citait le journal d’une vieille tante, une chanson, un boum boum de dance floor plus fort que les voix, parce qu’il croyait en toutes ces aptitudes à se vivre et à s’inventer, je gobe, je gobe un œuf, un ecsta, une queue, un trajet jusqu’au Monoprix du coin ou jusqu’à la tireuse. Il était “Saint-Sade” comme a dit Causse, il a tout pris en lui : le monde, les queues, la pisse, la pharmacochimie, les capotes qui explosent, sa responsabilité et celle du contamineur. Il a tout pris et il n’en a fait ni un temps perdu ni un temps retrouvé, il en a fait Guillaume devient pédé. Est-ce qu'on savait seulement ce que c'est être pédé ? Passer à Act up, prendre un verre au Duplex, se faire sauter au Quetzal ?


G.D. a totalement cru en la contre-culture. Quand il disait de toutes les minorités les homosexuel-les sont les seul-es à être né-es en terre étrangère, il n’était pas loin d’un État transpédégouine. La Révolution culturelle on l'avait, avec Dustan à l'éducnat, Despentes aux affaires sociales, Angot à la justice*. On se serait amusé au moins, le temps d’une nuit... Et pas de ministre de l’Intérieur : seulement je sors ce soir. La question se serait sans doute posée de savoir si on pouvait faire travailler des transpédésgouines et comment. Mais la question se pose-t-elle ? est-ce qu’on a besoin de travailler quand on ne fait pas d’enfants ? Est-ce que vous vous êtes jamais posé la question de ce qu’il en est d'être simplement soi et de n'avoir rien d'autre devant, une-vie-une-mort-point-final ? Ce que ça  changerait de vivre sans bâtisseurs d’avenir, sans nucléaire, sans Institut de Catastrophe, avec des gens qui se débrouilleraient simplement comme ils peuvent de leur catastrophe à eux. 

 

Quand je repense à Dustan je pense à ceux qui en sont morts. On peut dire que ça fait de sacrés personnages et que lorsque par chance ils en sortaient vivants ils en sortaient grandis. Des féroces, des furies de douceur. Éric, Pedro L., Virginie D., les folles de Pinochet, Lydia Lunch... Le seul problème aurait été d’être orphelins, doublement orphelins de nos parents qui ne sont pas les nôtres (qui se demanderont jusqu’à la fin des temps ce qu’ils ont fait pour nous enfanter), et de ceux qui auraient pu l’être s’ils n’étaient morts avant de nous avoir reconnus, et enfantés... Michel Foucault, Jean-Marie Koltès, Copi, Guy Hocquenghem, Jean-Luc Lagarce, Rudolf Noureev, Jorge Donne, Klaus Nomi, Hervé Guibert, Anthony Perkins, Rock Hudson, Freddie Mercury, Keith Haring, Armando Llamas, Robert Mapplethorpe et finalement... Guillaume Dustan.


Imaginer un tout petit État minoritaire sabré dans sa jeunesse par la névrose, la drogue et le suicide (quand ce n’est pas le bistouri), privé de ses plus illustres inventeurs et orateurs... cela s’appelle “Bavardages”, femme Narsès. Un petit salon mort-né où l’on enterre pour la troisième fois G.D. avec des cris de gazelle graciée.


In memoriam G.D. (comme "Gaidrome") me vaudra une sorte d’exclusion froide et polie de “Bavardages” (concrètement “tu postes, mais on fait comme si tu n’avais rien dit”), la rancune acide d’IlbariX (pédé social-misogyne non dépourvu de talents qui a mené de retentissantes attaques contre certaines harpies d’”Entre filles”), et plus tard encore le hoquet d’une néo-ennemie (without a cause) de chez Lesbos qui proclame publiquement avoir vomi à la lecture de mon topic : “MazDa”.


Pourtant une voix descend encore des ceintres : seul contrepoint ex machina, le pavé incendiaire d’un nommé Syntholgel qui se fait rare partout et tombe avec une fureur indignée sur les “tapettes intégrationnistes” du Marais, prêtes à renier tout ce qu’il faut pour accommoder leur cul dans les beaux quartiers. Cris, accusations d’homophobie ; je le reverrai très peu sur “Bavardages” et systématiquement ignoré : G.D. nous a tuer, je reflue du côté d’Entre filles.


boumboumboumboumboumboumboum boumboumboumboumboumboumboumboum boum


Parfois, certains soirs, quand le ciel est lourd, froid ou triste et que les corps se sont à peine réchauffés avant de venir s’asseoir devant le clavier, on sent monter cette envie des esprits exaspérés de poster : le forum est plein, douloureux d’une envie de tuer.

Envie de mourir quand nous baignons dans la matrix crétinomachiste, de nous entretuer entre nous.


* J'ai barré Angot pour des raisons d'évolution récente. Le ministère de la justice reste donc vacant.

jeudi 24 février 2011

Je fais don de mon corps à la science


C'est en quittant le forum qu'il m'est venu, précisément, l'idée de le raconter. Ni du dehors, ni du dedans.
Car ce qui est sûr, c’est que je ne peux pas le raconter au passé (il est encore présent dans ma vie), je ne crois pas au passé simple (qui n’existe pas), je ne peux pas m’exclure de mes sœurs injurieuses, de mes sœurs félonnes, de mes sœurs assoiffées de sang et d’amour, de mes sœurs lesbiennes de droite ou de gauche, totalitaires ou sottes, invasives, alcooliques, mythomanes, nymphomanes, ignorantes, puritaines, dégoûtantes ou irrésistibles, ni pour écrire ni même pour vivre.
Parce que je les revendique miennes, parce que j’ai besoin d’elles, non comme des papillons que j’épinglerais à la sortie du cirque mais comme le courant le plus scandaleux du vivant quand ils s’invite dans une femme.
Parce que dans leur existence à la marge je me reconnais, dans nos croissances en terre étrangère, dans notre tout à réinventer, dans la quantité de solitude que nous accomplissons au cours de notre sabotage, je me revendique et me reconnais.
Le forum et le forum seul m’a redonné goût à l’écriture et à la vie dont il me privait, à ce "Vieux-Port" qui se moque du forum, à l’eau froide, aux crêtes des montagnes et aux articles de journaux, à toutes ces choses qui perdraient leur propriété pour moi sans le forum parce qu’elles sont faites pour les autres, habitées par les autres, : les non-lesbiennes, les hommes, les femmes, les mères, les épouses, leurs enfants, tout ceux qui n’ont pas besoin du forum pour exister et que je salue bien...
Guillaume Dustan disait que de toutes les minorités, les homosexuel-les sont les seul-es à être né-es en terre étrangère. S’il peut être perçu comme un étranger dans son propre pays (d’adoption), un jeune noir parmi les “siens” ne le sera pas dans sa propre famille. Tout au contraire de l’homosexuel-le qui grandit étranger dans sa famille avant de rejoindre un autre monde étranger, celui de l’hétérosexualité. Nous avons tellement pris l’habitude de vivre en terre étrangère, largué-es par des conversations qui ne nous regardent pas, lisant des histoires d’amour qui ne nous aiment pas, totalement circonscrits par une structure de reproduction familiale qui n’est pas la nôtre, que nous avons même fini par l’oublier.
En quittant le forum et en revenant à la vie concrète que j’avais dédaignée, en me promenant dans les rues, dans les chemins de l’arrière-pays, dans les villages salins, je l’ai soudain sentie étrangement plus mienne, réabsorbée, peut-être parce que m’accompagnait le sentiment d’appartenir à une sorte de monde, d'univers de signes et de village délocalisé que j’emmenais avec moi : le forum.
Car en vérité, le forum n’est pas un forum. Des questions du genre “Fuck them all”, “Et si tout devenait limpide ?”, “La lettre de motivation que vous n’avez jamais osé écrire”, “J’aime dire ton nom camarade humaine” ou “Construisez-moi”, vous trouvez que ça ressemble à un forum ? Un forum sert à obtenir ou donner une information ; le forum n’en comporte presque pas. Tout ce que vous n’avez jamais osé dire à votre patron, à vos parents, à vos sœurs, à votre chat qui s’en fiche, à votre intime même, tout est bon, tout est prétexte à détournement, tout ce que vous n’auriez jamais osé demander ni même pensé à penser, cela est le forum. Il est donc possible que le forum fictionne, mais il n’a rien de virtuel ; on peut y jouer toute sorte de comédies, mais la comédie ce n’est pas le virtuel. Les corps sont absents , mais pas tout à fait intangibles, et ils peuvent toujours se rendre présents comme le veut la loi de la rencontre...
“Gouine with the wind” comme l'écrit une amie hirondelle. J'étais entrée sur le forum avec un pseudonyme d'enfer, un nom taillé dans le dépit, un pseudonyme qui aurait eu le même espèce d'effet qu'un paratonnerre dressé sur le toit de ta maison mais à l'inverse : “listenoire”. Un drapeau taillé, déchiqueté par sept mois d'orage.
Je quitte le forum un beau jour de septembre, je me mets à faire forum seule : quelque chose me manque. Un lien.
Le 18 octobre, après un difficile sevrage de 21 jours, je crée “terrainvague” destinée à revenir en douce sur gaidrome. Presque rien, juste une fenêtre sur le forum. Un fronton succin, une fausse photo, et je reprends place en toute discrétion dans les posts. Je patine mon pseudo en postant ici et là (dans les salons les moins fréquentés) des interventions anodines, et je débarque sur “entre filles” avec un honnête quotient de postage, ni trop neuve ni trop ancienne. Au bout de trois interventions, une ancienne vient se montrer à la fenêtre... Repérée !
"Fenêtre" versus lucarne. Lorsqu’un pseudo clique sur un profil pour le lire, la photo de la cliqueuse apparaît en haut à droite de l’écran. L’effet est toujours saisissant : comme un face à face, cette photo semble dire je te vois, je t’ai vu. Je m’empresse aussitôt de la placer en liste noire, chose que je n’ai jamais faite par le passé. La liste noire empêche définitivement ce pseudo de m’adresser la parole en dial et le lui signale nommément. Je décide de remplir la liste noire de terrainvague de pseudos soigneusement sélectionnés au fur et à mesure, et d’en faire sa plus grande richesse. Certaines ne le sauront jamais, d’autres l’apprendront le jour où elles tenteront de me contacter, sans jamais comprendre pourquoi. Cette gratuité me convient, me protège. Terrainvague, être flou et imprécis, aussi plastique qu’une créature de morphing, sera doublé de cette mémoire : le silence de listenoire.
Je peux enfin écrire.