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vendredi 2 février 2024

Une saison aux frontières, 3

Charlie au nom du père

-Et le père, il est où le père ?

Charlie* est originaire de Yaoundé, Cameroun. Sa demande d’asile a été rejetée deux fois. Mère à 29 ans d’une enfant d’à peine deux ans, son récit lesbien ne passe pas. Lesbienne et mère ça ne passe pas, et pourtant ça s'est passé. Femme de tête, parlant couramment quatre langues, libre et belle, sa seule faille sous le sourire mélancolique qu'elle affiche continûment pour avoir la paix, c’est cette petite fille avec laquelle elle passe 24 heures sur 24 de son temps. Dans le noir.

Depuis des semaines, depuis des mois elle souffre de douleurs gastriques de plus en plus intenses. On a tenté de l'emmener à l'hôpital public mais l'hôpital ne rappelle pas. L'hôpital public a une règle simple, un infirmier grec l'a formulé sans complexes : "d'abord les GrecquEs, ensuite les étrangèrEs, après les réfugiéEs."

Depuis peu, vomissant tout, elle n'essaie même plus de manger. On a renoncé à l'hôpital et en désespoir de cause je l'accompagne dans un dispensaire où on lui administre une perfusion de trois heures. Pendant ce temps où je garde la petite fille je la vois depuis le couloir allongée sous le porte-sérum, enfin détendue, heureuse : elle jouit pour la première fois depuis des jours d'un vrai moment de calme, un moment qui lui est dévolu, une parenthèse de soin et de bienveillance.

Et pendant ce même temps, je comprends ce qu'elle vit au quotidien. Au bout d'une heure à épuiser les jeux et les histoires la petite fille ne tient plus en place, court de plus en plus loin, tente d'entrer dans la ou les chambres, crie quand je l'en empêche. Aussitôt l'hydre hétérosexuelle se déploie dans le petit bâtiment, une tête par la porte du bureau, une autre surgissant de l'infirmerie. Moi qui suis en grève de l'utérus depuis la fondation de Rome, me voici ramenée sous la coupe de l'ordre hétéroreproductif. Juste parce que je suis accompagnée d'une enfant, je deviens la cible de tout ce que chacun se croit autorisé à en dire : l'enfant ne doit pas crier, l'enfant ne doit pas courir, ne doit pas ramper sur le sol (qui est sale), ne doit pas jouer sur les sièges (qui sont propres), l'enfant doit attendre silencieusement ou sortir, je dois porter l'enfant si l'enfant ne veut pas marcher... On se fait engueuler pendant une ou deux heures, avec je pense la circonstance aggravante que l'enfant est noire et que personne ne comprend quelle sorte d'agencement nous formons en ce lieu.

-Avec un père c'est quand même mieux...

Une semaine plus tard, toujours en quête d'un diagnostic, nous décidons de recourir à un cabinet privé. Les frais seront pour nous, pas le choix. Ça se passe comme ça quand il n'y a pas d'AME. Durant le premier examen, qui sera suivi d'une ribambelle d'autres, la petite fille est laissée dans la salle d'attente. Le gastroentérologue râle un peu, et pose cette question qui ne pouvait pas ne pas être posée, qu'il ne pouvait s'abstenir de poser. Ce gentil spécialiste polyglotte qui s'intéresse à la condition des femmes noires demande en tartinant de gel le ventre de Charlie : il  est  où  le  père ?

Charlie ne répond pas. Je soupire bruyamment. Le silence s'alourdit encore un peu.

Au Cameroun, Charlie vivait une relation passionnée avec une autre femme, proviseure de lycée, quand "ils" sont arrivés. Charlie a été enlevée, détenue par le gang auteur de l'enlèvement, fouettée et violée. Elle s'efforce de montrer à l'enfant un amour total, entier, qu'elle est allée chercher au plus profond de ses ressources. Dans le battement de mes tempes j'entends la seconde remarque du praticien sur le père qui nous manque si cruellement... Je souris à Charlie et je baisse les yeux.

Pour le diagnostic ce sera ulcère sténosé pyloro-duodénal, sans doute résistant. Merci docteur.

 

* Tous les noms ont été transformés, pour des raisons qui se passent d'explication.
 

mercredi 24 janvier 2024

Une saison aux frontières, 2

 Lgbtiqa in Mytilène

Quand les réfugiéEs arrivent chez nous on les emmène chez Vodaphone, pour le forfait, puis dans les bazars chinois pour qu’ils trouvent des chaussures et des pulls pas chers fabriqués par d’autres esclaves. La première phase de l’intégration passe par l’entrée dans la consommation esclave, la 2ème c’est éventuellement d’aller travailler pour 400 euros dans les fermes à poulets, la 3ème tarde toujours et n’arrive parfois jamais : la demande d’asile. Beaucoup des nôtres, réfugiéEs subsahariennEs seront transféréEs sur le continent avant même d’avoir eu leur entretien. On les enregistre, iels attendent 3 mois, 4 mois sous les tentes, pour rien, puis sont transférées sur le continent où tout recommence.

Mais les nôtres ne sont pas venuEs pour Lidl.
Iels sont ÉrythréennEs, SomaliennEs, CongolaisEs, CamerounaisEs, SierraléonaisEs, IraniennEs, HaïtiennEs, YéménitEs, OugandaisEs, iels aimaient leur pays, par dessus l’impossibilité. Iels se disaient heureusEs, jusqu’au jour on a les a découverts dans un lit avec une personne du même sexe. HeureusEs tant qu’iels vivaient cachéEs, se réunissaient sur une plage, dans un immeuble abandonné, chez eux, jusqu’à ce que quelqu’un parle à quelqu’un, jusqu’à ce que les frères, les amis viennent les cueillir à coup de barres de fer, jusqu’à ce que la police leur fasse une haie d’honneur devant l’immeuble abandonné pour leur faire passer le goût du péché.

Quand je dis les nôtres je parle d’une famille qui s’est étendue en moi jusqu’à des limites inconnues de moi. Jusqu’à la corne de l’Afrique, au Yémen, en Arabie saoudite, il y a des personnes que je reconnais. Nous avons grandi dans des cultures, des pays qui s’ignorent, nous parlons dans une langue qui n’est pas la nôtre et pourtant nous nous comprenons. Est-ce impérialiste ? Quand Salma* et Iqram, quand Stamm, quand Abbas disent « ils » je sais aussitôt de quoi iels parlent. « Ils sont venus, ils ont dit que nous étions ceci, cela, ils ont dit qu’ils allaient revenir » : je sais immédiatement qui est « ils ». Il nous suffit de dire « ils » pour savoir que « ils » c’est le danger, que nous sommes adosséEs à, constituéEs par ce « ils ». Par delà nos différents soleils, nos vêtements, nos ornements, ma soeur butch venue du Yémen je la reconnais, ma sœur folle sierraléonaise qui n’a pas encore choisi ses pronoms je la reconnais, mon frère gay je le reconnais avec sa poitrine étroite, son sourire pétard, son nombril provocant comme un phare. Je n’ai pas pris de coups de barre mais ce « ils » est la toile invisible qui régit mes comportements quand j’arrive sur une plage, dans une soirée où je suis la seule de mon genre.

Illes et elx sont venuEs poursuiviEs par ce « ils », iels se sont enregistréEs à l’entrée du camp, on leur a donné un numéro, une place dans une tente, iels pensaient être arrivéEs au pays de la liberté, iels ont regardé autour d’eux : « ils » était encore là. Bienvenue à Lesbos.

À son arrivée au camp après 5 push backs et autant de retraversées inimaginables, Yoni, 20 ans, a aussitôt mis en avant comme on le lui conseillait sa condition de gay. Le traducteur a parlé dans le camp, Yoni a été poursuivi, battu. Yoni ne sort plus, Yoni attend la nuit pour aller aux toilettes. Le "vulnerability focal point" compte en tout et pour tout à l’intérieur du camp deux employéEs, qui sont en burn out. L’UNHCR qui accueille favorablement tout signalement de violence se dit impuissant. Nous votons en urgence la décision de mise à l’abri de Yoni.  C'est pour cette raison que je passe, que j'ai passé une saison aux frontières.

* Tous les noms ont été modifiés, pour des raisons qui se passent d'explication.

mardi 23 janvier 2024

Une saison aux frontières, 1

Lesvos, Mytilène, camp de Mavrovouni 

Quand je suis arrivée à la fin de l’été le camp de Mavrovouni éclatait de blancheur sur la mer Égée. On aurait pu penser à une immense colonie de vacances sur l’un des plus beaux rivages méditerranéens, juste un peu trop grand, juste un peu trop géométrique. Des tentes rectangulaires éclatantes rappelant de loin la mer de serres d’Almeria (comme partout où la pensée sérielle se fait jour), une ligne de containers “isoboxes” pour les plus vulnérables, des silhouettes noires sur le gravier blanc, tout étant vu de loin puisque on n’entre plus dans le camp de Mavrovouni. Trois mois plus tard les “montagnes gonflées” d’Homère s’écrasent sur le rivage, la pluie incessante traverse les tentes où l’on se tient debout toute la nuit pour éviter les fuites, tout le monde veut des chaussures, tout le monde a des chaussettes mouillées dans les claquettes, plus rien ne sèche. Bienvenue à Lesbos.

J’y ai passé 4 mois. Là où tout le monde se presse, là où tout le monde veut devenir capitaliste, là où les no border anticapitalistes viennent aider les non-capitalistes à devenir capitalistes c’est à dire esclaves. Là où Lidl a ouvert une de ses plus grandes, une de ses plus belles enseignes, à 50 mètres du camp, où les migrantEs et les locaux viennent dépenser leur argent. Je n’avais jamais vu (en tous cas à Marseille) un Lidl aussi "beau", aussi bien achalandé. Phare dans la nuit, dans le vent, dans le pénétrant froid égéen, Lidl semble vouloir attirer les petites embarcations dans ses bras nourriciers. Il paraît qu’au début il y avait même une file pour les migrantEs et une file pour les autres... “C’est quoi cette vitrine ?” demande-je à une activiste turque en exil, “test the West ?”. -“C’est un lieu où les GrecquEs peuvent acheter moins cher", dit-elle embarrassée.

Est-ce bien sûr ? La vie à Mytilène, sur cette île pauvre touchée par l'inflation, est-elle si chère ?  Les mini-markets du centre ne vendent pas de produits préparés ou très peu, les minimarkets du centre vendent des produits locaux, des produits de base, ce n’est pas encore un société transformée, une société de plats préparés et de boissons protéinées. C’est une société où tu achètes des produits de base pour cuisiner. Et le fait est que les résidentEs du camp n’ont pas les moyens de cuisiner, le fait est que les résidentEs du camp doivent beaucoup patienter pour prendre le bus jusqu’à Mytilène… Alors, Lidl, entreprise de distribution allemande fondée en 1930 par Josef Schwarz, que fais-tu là à l’orée de ce camp ? Sur ce rivage ? Dans ce pays que les politiques européennes ont mis à genoux… ?


mercredi 16 mars 2011

Ton topic sur Dustan m'a fait womir


“Raaaaa, grrrrrrrr, va te faire atelier d'âcriture toâ, nerffffffs, hummmmpfff, yellow smile, toâ nawakmerd, toâtoâtoâ arrrrrrhh, cariéticône, je te arrkkkk, grinchh, va te faire vache, vlan, vete, tue-moi, négroticône, ki ki te lit encoretoâ ? pouahhhh, euuuuurk, lovlovmiplisss, lovmedesaster, negrote, infâm, va te merder à oh 12 h 30 pouaaahhh”

Vous vous souvenez de la litière de chat ? Ok. 
PassP revient. Wuah ! Sur le forum et pas seulement. Wuahwuah comment ça va flinguer maintenant. Postez furax online, vous allez voir. Schatz. Mein Traum. Verse deux gouttes de nitro sur de l'huile d'e-friture et attends. Je vais la tuer. Qui, elle ? Moi aussi. Laquelle des deux ? En duel ? On est revenues les furax. Moi aussi ? Nous toutes. On n'a plus fait sabbat depuis des siècles. Gouine noire. Ton châton je le bouffe sans cuisson. Sans cuisson. 

Je sors du travail, je passe aux Danaïdes. Deux amis me font signe : “regarde qui voilà !”...

Stupeur.

ELLE. Assise à la terrasse. Assise et souriante entre MES amis, mes chères folles. Qu'est-ce qu'elle fout là bon dieu ? 900 kilomètres de pseudo mur protecteur abolis. S'est liée avec AL, vit chez elle, “a des choses à faire à Marseille”, plaisante avec ThéronZ, Wiklau. Incrustée. Le ricanement contenu qui lui fait briller les yeux. La bonne blague.


Je quitte “entre filles”, je fais demande d'asile politique sur “bavardages”, je me glisse entre ses garçons. Et en nous lisant, en nous entrelisant, ma pensée file vers un nom : Dustan, Guillaume. Même sans personne, même sans garçons, j'ai souvent repensé à Dustan. Ses livres disparus des rayons, sa morgue d’oursonne tendre et pensive, ses titres en forme de compte-à-rebours. Je contemple la plaie noire de sa disparition d'enfant prodige : si j'ai une fille, G.D., fais-nous l'honneur de revivre chez moi.


C’est une des plus belles pages de Beatriz Preciado dans Testo Junkie qui réveille ce souvenir. “Ta mort”. “Tu as pourri pendant deux jours dans la position même où tu es tombé. C’est mieux comme ça. Personne n’est venu te déranger. On t’a laissé seul avec ton corps, le temps qu’il fallait pour abandonner toute cette misère dans le calme. Je pleure avec Tim. Ce n’est pas possible.”


Je poste “William B. pour mémoire”, presque sur la pointe des pieds, tant je crains de voir resurgir l'image-repoussoir : barebacker. Juste un peu de William B. corps perdu, et de Guillaume D., écrivain. En pure perte. À chaque fois qu’on parle de Dustan avec des pédés c'est toujours la même chose. L'épouvantail médiatique, la bête noire d’Act Up, celui qui s’est fait plomber deux fois, par le virus et par le milieu, afin de mieux resserrer les rangs d’une néogay communauté chic, safe et électoralement présentable.


Quand on me demande ce qu’il a apporté littérairement je pense à son geste inaugural. Dustan est venu dire “je sors ce soir”. Tout ce qu’il fallait pour sortir un pédé de sa chambre, apprendre à s’habiller, danser, faire l’amour, cuisiner ou expérimenter des états sensoriels d’une manière qui restait à inventer, il l’a inventé. En vivant, en écrivant. Et comme il ne savait pas encore QUOI au moment où il sortait de sa chambre -et se mettait à l’écrire avec un léger différé temporel qui est l’un des temps les plus courts de la maturation littéraire, Dustan a découvert une sorte d’énonciation : un perpétuel présent courant sur l’instant, sans jamais l’enfermer, un existentialisme animal.


Je ne l’ai jamais rencontré, je l’ai lu pendant deux ou trois ans à Buenos Aires où j’allais deviner et reconnaître l’un de ses amants du Chili qui travaillait à Santiago, et j’ai toujours ressenti pour lui une amitié, une tendresse confiante que je n’avais pour personne de connu.

Une sensation qui débordait, ou déplaçait largement le champ habituel du littéraire : je l’aimais.

Marcelo a laissé son sang noir dans un de mes lits et une édition grand format de Nicolas Pagès où Dustan lui avait écrit une sorte d'adieu, à la main. “Je ne le vois plus. Il est parti dans l'héroïne.”


Dustan était un manifeste au quotidien, avec une égale confiance il citait le journal d’une vieille tante, une chanson, un boum boum de dance floor plus fort que les voix, parce qu’il croyait en toutes ces aptitudes à se vivre et à s’inventer, je gobe, je gobe un œuf, un ecsta, une queue, un trajet jusqu’au Monoprix du coin ou jusqu’à la tireuse. Il était “Saint-Sade” comme a dit Causse, il a tout pris en lui : le monde, les queues, la pisse, la pharmacochimie, les capotes qui explosent, sa responsabilité et celle du contamineur. Il a tout pris et il n’en a fait ni un temps perdu ni un temps retrouvé, il en a fait Guillaume devient pédé. Est-ce qu'on savait seulement ce que c'est être pédé ? Passer à Act up, prendre un verre au Duplex, se faire sauter au Quetzal ?


G.D. a totalement cru en la contre-culture. Quand il disait de toutes les minorités les homosexuel-les sont les seul-es à être né-es en terre étrangère, il n’était pas loin d’un État transpédégouine. La Révolution culturelle on l'avait, avec Dustan à l'éducnat, Despentes aux affaires sociales, Angot à la justice*. On se serait amusé au moins, le temps d’une nuit... Et pas de ministre de l’Intérieur : seulement je sors ce soir. La question se serait sans doute posée de savoir si on pouvait faire travailler des transpédésgouines et comment. Mais la question se pose-t-elle ? est-ce qu’on a besoin de travailler quand on ne fait pas d’enfants ? Est-ce que vous vous êtes jamais posé la question de ce qu’il en est d'être simplement soi et de n'avoir rien d'autre devant, une-vie-une-mort-point-final ? Ce que ça  changerait de vivre sans bâtisseurs d’avenir, sans nucléaire, sans Institut de Catastrophe, avec des gens qui se débrouilleraient simplement comme ils peuvent de leur catastrophe à eux. 

 

Quand je repense à Dustan je pense à ceux qui en sont morts. On peut dire que ça fait de sacrés personnages et que lorsque par chance ils en sortaient vivants ils en sortaient grandis. Des féroces, des furies de douceur. Éric, Pedro L., Virginie D., les folles de Pinochet, Lydia Lunch... Le seul problème aurait été d’être orphelins, doublement orphelins de nos parents qui ne sont pas les nôtres (qui se demanderont jusqu’à la fin des temps ce qu’ils ont fait pour nous enfanter), et de ceux qui auraient pu l’être s’ils n’étaient morts avant de nous avoir reconnus, et enfantés... Michel Foucault, Jean-Marie Koltès, Copi, Guy Hocquenghem, Jean-Luc Lagarce, Rudolf Noureev, Jorge Donne, Klaus Nomi, Hervé Guibert, Anthony Perkins, Rock Hudson, Freddie Mercury, Keith Haring, Armando Llamas, Robert Mapplethorpe et finalement... Guillaume Dustan.


Imaginer un tout petit État minoritaire sabré dans sa jeunesse par la névrose, la drogue et le suicide (quand ce n’est pas le bistouri), privé de ses plus illustres inventeurs et orateurs... cela s’appelle “Bavardages”, femme Narsès. Un petit salon mort-né où l’on enterre pour la troisième fois G.D. avec des cris de gazelle graciée.


In memoriam G.D. (comme "Gaidrome") me vaudra une sorte d’exclusion froide et polie de “Bavardages” (concrètement “tu postes, mais on fait comme si tu n’avais rien dit”), la rancune acide d’IlbariX (pédé social-misogyne non dépourvu de talents qui a mené de retentissantes attaques contre certaines harpies d’”Entre filles”), et plus tard encore le hoquet d’une néo-ennemie (without a cause) de chez Lesbos qui proclame publiquement avoir vomi à la lecture de mon topic : “MazDa”.


Pourtant une voix descend encore des ceintres : seul contrepoint ex machina, le pavé incendiaire d’un nommé Syntholgel qui se fait rare partout et tombe avec une fureur indignée sur les “tapettes intégrationnistes” du Marais, prêtes à renier tout ce qu’il faut pour accommoder leur cul dans les beaux quartiers. Cris, accusations d’homophobie ; je le reverrai très peu sur “Bavardages” et systématiquement ignoré : G.D. nous a tuer, je reflue du côté d’Entre filles.


boumboumboumboumboumboumboum boumboumboumboumboumboumboumboum boum


Parfois, certains soirs, quand le ciel est lourd, froid ou triste et que les corps se sont à peine réchauffés avant de venir s’asseoir devant le clavier, on sent monter cette envie des esprits exaspérés de poster : le forum est plein, douloureux d’une envie de tuer.

Envie de mourir quand nous baignons dans la matrix crétinomachiste, de nous entretuer entre nous.


* J'ai barré Angot pour des raisons d'évolution récente. Le ministère de la justice reste donc vacant.

jeudi 3 mars 2011

Ennemies blues, le monde des soustractions


Ça faisait longtemps que je n’avais plus eu d’ennemis, de vrais, je veux dire dans la vie, dans ma vie sans GD.
Parce que dans la vie c’est simple, les gens qu’on n’aime pas et vice-versa, on les fuit. Et si on ne peut pas les fuir on les évite, enfin moi en tous cas.
En arrivant sur le forum, je ne savais pas que j’avais une ennemie, une ennemie d’en amont, une ennemie de l’époque où j’avais un pseudo mais pas de voix, une ennemie venue des draps, des bras, comme à peu près tout ce qui arrive d’heureux ou de malheureux sur Gaidrome.

Elle s’appelait Polonium en ces temps charmeurs, et j’ignorais qu’elle avait déjà une longue, une remuante carrière de posteuse derrière elle.
Elle avait surgi comme ça, d’entre les milliers de profils qui se cherchent et se tâtent en pv, et nous nous étions rencontrées.

Présence fraîche et agréable, petite femme au visage sain, plaisant, peu marqué par le temps, qui ne cherchait ni à ressembler à une lesbienne ni à son contraire. À peine une ombre, une trace de bégaiement surmonté dans la voix, un certain silence de retrait parfois quand je parlais, mais somme toute une rencontre agréable. Ce ne fut pas “leurs yeux se rencontrèrent” parce que ce n’est jamais “leurs yeux se rencontrèrent” sous GaiLife. Dans la gigantesque Machine à Trouver (sans se perdre) il n’y a pas de surprise, pas de hasard. On n’est pas happé par un phénomène émotif, on pèse, on évalue, on met le doigt sur une carte et on la retourne, avec plus ou moins de bonheur.
J’aurais voulu ce soir-là m’en tenir à la causerie, elle insiste -je me revois hésitant à l’angle de la Canebière et du Vieux-Port, je n’éprouve pas de hâte, elle me touche, nous montons chez moi.
Cette scène précipitée, combien de fois ne s’est-elle pas répétée ?

C’est la loi des minorités. Pour une hétérosexuelle, la totalité des hommes qu’elle croise dans la rue sont une espèce possible. La solitude de l’homosexuelle, c’est qu’il y ait une immense majorité de femmes impossibles, soustraites à son désir, et un non-moins immense continent masculin porteur d’un désir auquel elle se soustrait. L’homosexualité, c’est le monde des soustractions. Lorsque une homosexuelle pressent ou croit reconnaître une autre homosexuelle dans cette masse soustraite, le monde s’éclaire un instant, la soustraction recule. Elle n’est pas libre ? Elle ne lui plaît pas ? Peu importe, cette femme homosexuelle qui passe rétablit un instant la normalité du désir, la possibilité de choisir ou de ne pas le faire. Dans les petites villes, à la campagne, dans les pays où l’homosexualité est claquemurée, l’homosexuel-le vit en exilé-e du désir. Et cette loi fait que lorsque une homosexuelle rencontre une autre homosexuelle disponible, possible pour elle voire plaisante, l’une et l’autre n’attendent pas de savoir jusqu’à quel point elles se plaisent pour se sauter dessus.

Prendre le temps de se vouloir, de laisser monter des images -son visage qui me reviendrait au réveil, une phrase que je n’aurais pas comprise, la sérénité de se dire qu’une promesse fragile nous unit déjà, tout cela est grillé en une nuit dans la rencontre GD.
Elle s’approche, pose les mains sur mon cou, et nous voilà au travail. Une nuit, deux nuits, trois. Des nuits agréables et méfiantes : je ne me rends pas tout à fait à ses jugements péremptoires, sa manière de prendre et de ne pas donner grand chose, le son mat qu'elle rend quand je parle...
Mais très vite la faille se précise, dans les rendez-vous remis, son désir de passer à l’improviste (me rendre disponible, me mettre en attente), ses exigences de reconnaissance à l’égard de son génie artistique que je ne commente jamais comme il faut, ses petites remarques sur mon intérieur, mon mauvais lit signe de dèche, mon manteau en cuir signe de richesse, tout à la fois et son contraire.

Polonium est une catastrophe vivante abritée derrière une fiction compensatoire de survie qu’elle reconstruit à chaque rencontre ; toute fissure est une attaque. En vérité RMiste qui se la joue artiste, altermondialiste, radicalesbienne, des heures derrière un Mac luxueux et totémique qui contient tout son art, persuadée d’écrire très bien sans avoir rien écrit, ne payant pas son loyer et gardant sous le coude un héritage consistant auquel elle ne touche pas tout en dispensant de temps à autres des stages de “pédagogie corporelle” qui ne la font pas vivre : une structure mentale de gourou sur une existence qui prend l’eau.

Au fur et à mesure que je me défends, le ton monte. Attaques contre mon bagage intellectuel, ma façon de vivre, mon cortex, tirades de plus en plus longues et furieuses en dial contre mon être mort-suffoqué, et lorsque je romps finalement l’échange, salve de mails orduriers contre tout ce qu’elle a pu observer ou flairer de ma vie, y compris et par dessus tout le fait d’être littéraire.

L’expérience Polonium, qui ne manque pas d’être effroyable (tant la laideur et l’intuition de son style surexcité finissent par coloniser toute ma personne) me fait toucher du doigt une chose que je n’ai jamais connue : l’expérience sectaire, la manière dont un Maître commence par démembrer vos assises pour vous placer en son pouvoir.
La vérité c’est qu’elle abhorre les intellectuel-le-s, avec lesquelles elle ne cesse de vouloir coucher. La vérité c’est qu’elle veut dès les premiers jours 1, me casser, 2, me baiser.
Et le fait est qu’elle a réussi à me faire douter, un temps, dans le face à face solitaire avec elle, à me réduire à : RIEN, avant de basculer dans un délire verbal suffisamment clair pour être libérateur. Isoler, mépriser tout ce qui a pu faire quelqu’un, sa culture, ses amis, ses passions et ses attachements, pour le transformer en proie souffrante et malade (qui s'ignore), dans un tel état de séparation qu’il ne pourra plus que tomber dans l’escarcelle charlatane, voilà la parole gouroue.

Lorsque j’arrive sur le forum, j’ai depuis longtemps oublié Polonium. Plus tard, une mise en garde de HairFroy concernant d’autres tentatives de conquête polonienne confirme mon intuition : “Elle te méprise avant même d’avoir couché avec toi...”
Mais ELLE, ne m’a pas oubliée. 
 
Lorsque elle constate ma présence montante sur le forum, SON territoire, elle change de pseudo, d’âge et de localisation, revient sur le forum “Entre filles” en “UsualSus”. Je ne l’identifie pas tout de suite, mais je l'ai remarquée. Dans son infatuation mythomane, elle prend pour elle la déclaration de PassP à mon égard, “Tu me plais, quel événement...” J’ignore encore qu’elle a eu une lointaine aventure avec elle, conclue en crise de nerfs et lancé de meubles. L’insupportable événement pour UsualS, c’est de découvrir que je plais à Pass, que je renais dans son territoire, et pire encore, que M.I. vient de me déclarer son modèle, sa nouvelle Reine du forum...

Usual Warrior rentre en scène. Elle poste un sujet débile, “Fuck them all”, destiné à la définition des “bons coups”, je me laisse piéger en répondant que tous mes “coups” l’ont été (bons), à 97 %, et bien sûr, je me fais aussitôt épingler par une allusion perfide concernant celles que j’aurais déçues...

L’allusion indirecte est la grande arme d’Usual et du forum en général, du moins pour toutes celles qui sont aguerries. Comme il est interdit d’injurier ou de diffamer, il suffit d’écorcher sans la désigner la cible concernée (qui se reconnaîtra sans peine), sachant que les bonnes lectrices comprendront l’allusion ou se la feront expliciter en dial. Technique simple et efficace: on ne peut pas répondre (puisque on n’est pas nommée), et l’on se désigne soi-même comme l’injuriée (à un nombre plus grand encore de lectrices) si l’on a la faiblesse de répondre, tout en risquant au final d’être accusée de paranoïa ou de nombrilisme puisque on n’était nullement attaquée...

jeudi 24 février 2011

Je fais don de mon corps à la science


C'est en quittant le forum qu'il m'est venu, précisément, l'idée de le raconter. Ni du dehors, ni du dedans.
Car ce qui est sûr, c’est que je ne peux pas le raconter au passé (il est encore présent dans ma vie), je ne crois pas au passé simple (qui n’existe pas), je ne peux pas m’exclure de mes sœurs injurieuses, de mes sœurs félonnes, de mes sœurs assoiffées de sang et d’amour, de mes sœurs lesbiennes de droite ou de gauche, totalitaires ou sottes, invasives, alcooliques, mythomanes, nymphomanes, ignorantes, puritaines, dégoûtantes ou irrésistibles, ni pour écrire ni même pour vivre.
Parce que je les revendique miennes, parce que j’ai besoin d’elles, non comme des papillons que j’épinglerais à la sortie du cirque mais comme le courant le plus scandaleux du vivant quand ils s’invite dans une femme.
Parce que dans leur existence à la marge je me reconnais, dans nos croissances en terre étrangère, dans notre tout à réinventer, dans la quantité de solitude que nous accomplissons au cours de notre sabotage, je me revendique et me reconnais.
Le forum et le forum seul m’a redonné goût à l’écriture et à la vie dont il me privait, à ce "Vieux-Port" qui se moque du forum, à l’eau froide, aux crêtes des montagnes et aux articles de journaux, à toutes ces choses qui perdraient leur propriété pour moi sans le forum parce qu’elles sont faites pour les autres, habitées par les autres, : les non-lesbiennes, les hommes, les femmes, les mères, les épouses, leurs enfants, tout ceux qui n’ont pas besoin du forum pour exister et que je salue bien...
Guillaume Dustan disait que de toutes les minorités, les homosexuel-les sont les seul-es à être né-es en terre étrangère. S’il peut être perçu comme un étranger dans son propre pays (d’adoption), un jeune noir parmi les “siens” ne le sera pas dans sa propre famille. Tout au contraire de l’homosexuel-le qui grandit étranger dans sa famille avant de rejoindre un autre monde étranger, celui de l’hétérosexualité. Nous avons tellement pris l’habitude de vivre en terre étrangère, largué-es par des conversations qui ne nous regardent pas, lisant des histoires d’amour qui ne nous aiment pas, totalement circonscrits par une structure de reproduction familiale qui n’est pas la nôtre, que nous avons même fini par l’oublier.
En quittant le forum et en revenant à la vie concrète que j’avais dédaignée, en me promenant dans les rues, dans les chemins de l’arrière-pays, dans les villages salins, je l’ai soudain sentie étrangement plus mienne, réabsorbée, peut-être parce que m’accompagnait le sentiment d’appartenir à une sorte de monde, d'univers de signes et de village délocalisé que j’emmenais avec moi : le forum.
Car en vérité, le forum n’est pas un forum. Des questions du genre “Fuck them all”, “Et si tout devenait limpide ?”, “La lettre de motivation que vous n’avez jamais osé écrire”, “J’aime dire ton nom camarade humaine” ou “Construisez-moi”, vous trouvez que ça ressemble à un forum ? Un forum sert à obtenir ou donner une information ; le forum n’en comporte presque pas. Tout ce que vous n’avez jamais osé dire à votre patron, à vos parents, à vos sœurs, à votre chat qui s’en fiche, à votre intime même, tout est bon, tout est prétexte à détournement, tout ce que vous n’auriez jamais osé demander ni même pensé à penser, cela est le forum. Il est donc possible que le forum fictionne, mais il n’a rien de virtuel ; on peut y jouer toute sorte de comédies, mais la comédie ce n’est pas le virtuel. Les corps sont absents , mais pas tout à fait intangibles, et ils peuvent toujours se rendre présents comme le veut la loi de la rencontre...
“Gouine with the wind” comme l'écrit une amie hirondelle. J'étais entrée sur le forum avec un pseudonyme d'enfer, un nom taillé dans le dépit, un pseudonyme qui aurait eu le même espèce d'effet qu'un paratonnerre dressé sur le toit de ta maison mais à l'inverse : “listenoire”. Un drapeau taillé, déchiqueté par sept mois d'orage.
Je quitte le forum un beau jour de septembre, je me mets à faire forum seule : quelque chose me manque. Un lien.
Le 18 octobre, après un difficile sevrage de 21 jours, je crée “terrainvague” destinée à revenir en douce sur gaidrome. Presque rien, juste une fenêtre sur le forum. Un fronton succin, une fausse photo, et je reprends place en toute discrétion dans les posts. Je patine mon pseudo en postant ici et là (dans les salons les moins fréquentés) des interventions anodines, et je débarque sur “entre filles” avec un honnête quotient de postage, ni trop neuve ni trop ancienne. Au bout de trois interventions, une ancienne vient se montrer à la fenêtre... Repérée !
"Fenêtre" versus lucarne. Lorsqu’un pseudo clique sur un profil pour le lire, la photo de la cliqueuse apparaît en haut à droite de l’écran. L’effet est toujours saisissant : comme un face à face, cette photo semble dire je te vois, je t’ai vu. Je m’empresse aussitôt de la placer en liste noire, chose que je n’ai jamais faite par le passé. La liste noire empêche définitivement ce pseudo de m’adresser la parole en dial et le lui signale nommément. Je décide de remplir la liste noire de terrainvague de pseudos soigneusement sélectionnés au fur et à mesure, et d’en faire sa plus grande richesse. Certaines ne le sauront jamais, d’autres l’apprendront le jour où elles tenteront de me contacter, sans jamais comprendre pourquoi. Cette gratuité me convient, me protège. Terrainvague, être flou et imprécis, aussi plastique qu’une créature de morphing, sera doublé de cette mémoire : le silence de listenoire.
Je peux enfin écrire.