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dimanche 13 novembre 2011

Far from the lesbian tea house


Elle s'appelle Tatiana Nine, vit à Indianapolis au cœur du Middle West où elle partage une petite location avec deux autres femmes. Elle élève seule un enfant de trois ans, sex has consecuencies... Quand l'enfant se réveille à environ 7 heures aux États-Unis, il est 14 heures à Marseille. Je marche pieds nus dans de grandes flaques de lumière blanche, l'eau coule dans ma baignoire : elle n'a plus d'adult rights à cette heure où l'enfant déjeune sous sa surveillance, j'éteins l'ordi, je charge mon appareil et je sors.
Dans la vie nous ne nous sommes jamais rencontrées, nous ignorons tout l'une de l'autre. Et pourtant ce 12 novembre nous échangeons une ou deux phrases immédiatement intimes sur nos situations respectives : he's a pain in my ass but I like to be his mother. C'est un court échange sur la boîte “chat” de Second life*, d'une intimité abrupte. D'où naît cette confidence entre deux inconnues de part et d'autre de l'Atlantique ?

Sur SL des accélérateurs de potentialité permettent de faire en une heure des choses qu'on ne ferait pas en une semaine en RL*. Je peux dire hier j'ai baisé un cyclope, j'ai marché sous les eaux du quartier de Boca à Buenos Aires, j'ai fait l'amour dans toutes les positions avec une femme et un homme, je me suis fait éjecter trois fois d'une parcelle et j'ai eu une vive explication avec sa modératrice. On me dira que non, ces choses ne se sont pas réellement passées, mais oui elles me sont arrivées. Elles ne me sont pas arrivées au même titre que si je les avais faites “en vrai”, et pourtant des choses réelles me sont arrivées : les émotions que j'ai reçues, le plaisir et le déplaisir ressentis : je suis seule et je ne suis pas seule, le monde entier peut m'arriver, par doses microscopiques.

J'ai rencontré Tatiana Nine sur Second life. Sans un mot nous avons fait l'amour.
Je venais de me réveiller sur Dark station, le nuage de vapeur qui est moi retrouvait les formes de son avatar après un upgrade laborieux : une Eurasienne blonde aux lèvres satellitales nommée Negrotica. La Dark station est consacrée aux accouplements monstrueux. C'est une ferme obscure qui propose une série d'animaux animés (chiens, brebis, taureaux), un feu de camp éternel et quelques créatures mythiques fornicables : une chimère, une centaure, des satires, King Kong et le cyclope. La Dark station est régulièrement fréquentée par des hommes chevaux cherchant un accouplement hors-nature, des “males” travestis en “females”, bref tous ceux qui ont compris que la sexualité se passe précisément là où nous ne sommes plus ce que nous sommes. La question de savoir qui l'on est dans la vie se pose assez peu, on ne dit pas “man” ou “woman” mais tout au plus “male” ou “female”, et le plus souvent rien du tout. Quelle importance de savoir qu'un avatar “female” pourrait s'avérer être un mâle, du moment qu'il ne se fait ni pressentir ni deviner...

Ce jour-là Tatiana Nine montait un escalier de bois qui menait à l'étage, je ne me souvenais plus de ce qu'il y avait là-haut et j'ai moi aussi emprunté l'escalier.  Il y avait un grand lit, des canapés profonds ; Tatiana Nine était nue et déjà animée, je me suis jointe à elle.
Elle fait partie des 99%, turbinant at home pour amortir les avaries de l'american dream, hétérolibérale sur laquelle est passée un butor qui lui a légué ce baby sans boom, un petit Tommie boy qui s'empare de ses jours et de ses soirées. Elle ne va plus trop à l'Indi bar et elle n'a plus très envie de ramener un macadam lover, alors quand le petit s'endort elle se connecte sur SL.
En RL, elle ne se connaît pas d'attirances féminines, simplement de bonnes copines qui amortissent le sous-salariat et le passage des butors,  mais sur Second life elle ne dit pas non. Sur Second life tout est possible, on est sous la protection des textures, on enfile la 3D comme une pantoufle de Cendrillon, ce sont les animations qui décident de la geste érotique, pas moi. Tatiana Nine dirait sans doute : je ne suis pas lesbienne mais je “couche” avec des femmes. Peut-être d'ailleurs ne sont-elles pas des femmes, l'important étant seulement qu'elles le paraissent. Le désert du réel ce n'est pas le virtuel. C'est la portière de la Fiesta qui refuse de se fermer, les sacs de courses dont le fond lâche, ce fast-food où l'on boit un mauvais café avec Beth avant de passer rependre Tom à la crèche. C'est un réel où le désir ne passe plus.

Sur SL Tatiana Nine s'est fait un beau petit look de minette. Dans son inventaire il y a des skins extras de toutes les couleurs, des yeux, des mèches, un bel éventail de pubis plus ou moins arborés. Tatiana s'est aussi procuré un jeu de sexes d'homme et lorsque nous nous unissons, à l'étage de la sex farm, elle ne fait aucune difficulté pour s'en servir...
C'est peut-être ce secret partagé qui nous met sur un tel pied d'intimité, ce secret qu'elle ne dévoile pas même à Beth au Dinky, cette liberté que nous nous sommes accordée -How did u do it ? -It was awesome... Elle m'a fourrée, je l'ai fourrée ; de part et d'autre de l'écran nos corps ont accepté ce contrat qui ferait, si elle l'accueillait, voler sa vie en éclat. Et pour cette raison même, malgré la privation sensorielle, malgré une qualité d'animation digne de Mickey, nous en avons tiré une puissante émotion.

C'est la seule seconde chance d'un monde sans chance. La brèche dans la clôture électrifiée de l'hétérosexualité.
Et tandis que Tatiana Nine réveille Tommie à Indianapolis, je me fais engrosser par une hydre qui me donne un œuf, j'accouche de l'œuf dans la grange et je quitte la sex farm avec un bébé hydre sur l'épaule.

Il a de beaux yeux verts et une voix de grenouille ; je me demande si je ne vais pas l'appeler Tommie. 


* Second life est une univers persistant ou "métaunivers" créé en 2003 par Linden Lab.

* Real life.

dimanche 27 mars 2011

Seconde lumière


Il pleut, le vent souffle, humeur morose sur le forum. Ce matin à 10 heures 21, heure d'été, je me suis fait prendre par une araignée géante sur Second life.

Elle est d'un bleu métallique, cachée derrière le rideau de sa toile qui sert d'interface, un peu comme une cascade. Vous cliquez sur un ballon rose, vous répondez "oui" à “voulez-vous que ?", un cri retentit (le vôtre ?). La toile vous happe, vous écartèle bras et jambes, l'araignée se plaque contre votre dos, elle dénude votre poitrine et referme ses 3 + 3 pattes sur votre torse assujetti : son phallus mauve éclot comme un boa hors de sa cage, remonte entre les cuisses, pénètre vos chairs et se met en action. 
Andromède et le monstre des mers.

On peut se faire baiser par toute sorte d'animations préprogrammées et d'avatars humanoguidés sur Second life. Au fond on se fait toujours baiser par un script, et derrière ce script, par un être humain.
J'ai ressenti des choses irréelles réelles bien avant que l'araignée ne lâche son grand panache de joie radioactive et ne se remette au travail...

La plage nudiste est fréquentée par des avatars animés d'intentions sexuelles diverses et plus ou moins inavouées, mais tous et toutes dans leur immense majorité ont adopté le script hétérosocial en vigueur : mecs surmusclés et surmembrés, filles en lingerie sexy rebondissant dans le sable sur leurs talons de barbie. Je me suis fait un avatar aphromodulable, gros seins, bonnes fesses, membres vigoureux et tignasse indécidable, aucun decorandum colifichette mais une attention contrastée aux mélanges de couleurs (être visible). 

J'attire les poupées barbies dans un coin, je leur demande si elles veulent baiser une femme. Toutes barbiedolls, même celles qui se touchent sur les sofas feutrés du lesbian lounge. Elles répondent bien souvent “never done it with a woman" mais ne disent pas non. De fil en aiguille, tout en douceur, je m'appuie contre un mur, je leur demande de s'approcher, je leur révèle la branche maîtresse d'un Sarah Nerd's cock érigé ©. 

Je pourrais cliquer sur un ballon bleu nous permettant sans grand effort pour elles et pour moi de me mettre à la place du mâle et de les fourrer comme un âne. Mais ce n'est pas mon but. Ce n'est pas mon envie. Je veux qu'elles me prennent. Je veux que des femmes s'autorisent à me plier contre elles. La vierge Roumaine Eustasia Anafari finit par me le concéder : “yes, but I don't have any cock." Je fais “partager mon inventaire avec Eustasia" et je lui propose un choix de queues de la plus timide à la plus trapue. Elle choisit l'Énorme, me plaque contre le mur, clique sur le ballon bleu et me pénètre.

Elle a bien choisi l'animation, un set sans pornochichis qui varie les rythmes et les temps d'action (ressort doucement, happe un sein, rerentre avec un heurt). On ne sait jamais vraiment ce qui se passe pour l'autre à ce même moment, l'autre réel devant son écran (et non derrière comme on l'écrit improprement), c'est une des questions, un des charmes. J'en finis assez vite après la lente montée qui m'a conduite jusqu'à ce mur, elle non. Elle m'entraîne dans une pièce grillagée : je la laisse avec mon avatar finir ce qu'elle a si bien commencé...

Dira-t-elle ou pensera-t-elle quelque part en retouchant son lipstick roumani : “aujourd'hui à 10 heures 21, heure d'été, j'ai fourré une femme avec un sexe d'homme ?"
La pluie cesse, les voix des vivants remontent du port caressées par le shunt des pneus sur la chaussée mouillée ; je vais sortir et les croiser d'un air étrange, andromédien, comme si là aussi le monde pouvait se renverser soudain.

Guerre en Libye. Hémorragie nucléaire au Japon. Sur le forum, B11 me poursuit de ses obstinations polémiques, tout va bien ; j'apprends à me taire, heure d'été.