samedi 28 mai 2011

Reine de Personne


Pénélope relève la tête. Un vol de sarcelles s'échappe de sa gorge épicée ; le chien gémit à leurs pieds.
-Il y avait du sang sur ta lèvre, dit Euryclée.
Elle passa la langue et reconnut la mer vineuse.
Là bas au milieu de l'âcre saumure où mes sœurs déchaînent leurs ruses...
Combien m'as-tu achetée, Ulysse ?

On a toujours dit que Pénélope se refusait aux prétendants par fidélité. Mais que savait-elle de cet homme disparu depuis 10, 20 ans ? Être fidèle à un mort, un homme qui ne voit plus le soleil, qui ne pousse plus la porte de l'étable où remue la vie chaude, c'est être fidèle à rien, ou à soi.

On dit que, bien au-delà de ses siècles de gloire privée de lumière, Achille envie depuis les enfers le sort d'un simple bouvier. Et moi, je languirais un homme qui a moins qu'un bouvier ?  Me voici vivante sur le rivage,  vivante les pieds caressés par l'algue moissonneuse. Quand tous sont endormis, que mes cheveux s'emmêlent autour du bois d'olivier, dans l'odeur de feu et de sang de ces bêtes abattues par les pourceaux qui se goinfrent à ma table, je suis Pénélope et vivante.

-Combien t'a-t-il achetée, Euryclée ?
-Laërte me destinait à son lit, il m'a payée 20 bœufs...
-C'est cher, non ?
-N'oublie pas qu'ils achètent aussi la richesse de nos pères.

Moi, Pénélope, qui sais lire les signes secrets, j'ai vu la force rouge de cette servante. Je connais son charme mâle. Son corps de travailleuse ne se détourne pas quand je me déshabille.
Nos gens ne voient plus la beauté d'une femme quand elle est serve ou tombée dans l'âge. Elle négociait un rouleau de lin au vieil Atmos. Je l'approche pour voir les teintures dont elle s'enquiert. Elle prend mon bras et le passe avec des mots convaincants sur l'étoffe, son geste me trouble, je me dégage.
Elle m'a regardée tout entière, sans gêne. Le regard immédiat des femmes de Sparte à la course ou au combat.

On a dit aussi que Pénélope avait été ambigüe avec les prétendants. “Elle donne de l'espoir à tous et promet à chacun”, commence les préparatifs de mariage, se fait reprendre par Athéna, les interrompt. Elle tisse et détisse le manteau du temps ; comme Circé, Calypso au milieu de la mer sauvage, elles tiennent suspendu le héros entre deux abîmes. 
-Ne t'inquiète pas, dit Euryclée, Télémaque est parti. 
Imbécile, ce gamin agité qui se glisse dans la chemise flottante  de l'époux pour défendre la couche de sa mère. Quand Ulysse a refermé sa cuisse fameuse sur elle elle s'est sentie  montée comme une jument par la Renommée. Nos femmes, dit-elles, ne sont pas élevées comme vos Achéennes. La jeune Spartiate exerce son corps, elle apprend les chants et les beaux récits. Ulysse sourit, dresse la voile, l'invite à chevaucher la mer écumeuse.

Elle a chaud, rabat son peplos sur le lit, la hanche d'Euryclée juchée sur son autre hanche fait une sorte de colline. Les cuisses d'Ulysse, dit-elle en posant la main sur Euryclée, la cicatrice, le bois, l'arc d'Ulysse. La géante remue sous l'hommage hérétique. Tu t'es mordue pendant l'ébat, dit-elle presque endormie. Tu as raison, ils me tueront quand ils sauront. Pénélope marche nue dans le manoir, boit au lavoir, ses mains heureuses défilent le drap. Non, pense-t-elle, c'est de plaisir que je me suis mordue.

Je suis reine de Personne, plus libre entre 108 prétendants acides qu'entre toi, ton père et ton fils. En un temps hors du temps je l'ai rencontrée, je me suis reconnue servante dans une servante. Elle m'a séduite avec sa peau de lynx, son œil chasseur, nous fumons des feuilles de poirier et buvons de ton vin : le sort aux doigts rongés m'a rendue maître.

Une nuit que Pénélope redéfait pour la 200ème fois le chemin de fil du mariage, on enfonce la porte. Les prétendants en arme font constater sa tromperie, Euryclée les accompagne, les cheveux défaits.
Un trou béant à la place du visage.
Du sang coule entre ses jambes. 

Pénélope est un grand chien recouvert d'écailles qui saisit les hobereaux par le milieu du visage et les fait craquer entre ses dents. Pénélope lève sa quenouille et les enfile l'un dans l'autre par l'œil comme un collier d'oursins. Pénélope chienne de l'enfer dévore à même les ventres leurs intestins fumants et les jette à ses sœurs les Furies. Que les braises de ma colère vous traversent les poumons, fils de putes, que vos restes aillent flotter à la porte d'une boucherie, que vos chiens les reconnaissent et s'en emparent...
La Reine de Personne se reprend et retient ses mots. Elle incline la tête et cède. Le temps ne s'est pas encore refermé sur elle. Elle émet des mots parfumés. Elle promet d'arrêter sa décision sous la prochaine lune.

Euryclée prend la fuite et se réfugie à Pylos. Là, elle reprend des forces et arme son plan.
Lorsque Pénélope annonce le nom du prétendant auquel elle a donné sa faveur (le plus aimable et le plus équivoque, selon Hésiode, puisque certains l'appelaient Giton), Antinoos brise son cratère contre le mur.  Pendant ce temps, un vagabond caché par de longs cheveux secs comme des cordes prend pied sur l'île.

La suite de l'histoire, vous la connaissez. Ce qu'on n'a jamais su c'est QUI au juste Pénélope avait mis en doute et reconnu, À QUI au juste elle a demandé le secret de son lit, et quel sorte de bras allait bander l'arc contre les malfaiteurs.

"Ma mère déclare que je suis de lui. Moi je ne sais pas. Personne encore n'a par lui-même reconnu de qui il fut engendré."
 
Télémaque - Odyssée, chant I

lundi 23 mai 2011

Théorie du genre aux wc


“With-then-apart”, ensemble et séparés

“La question intéressante devient (...) : comment, dans une société moderne, (...) [des] différences biologiques non-pertinentes entre les sexes en viennent-elles à sembler d'une telle importance sociale ? Comment, sans justification biologique sont-elles élaborées socialement ?”

“J'ai avancé que les comportements de genre (genderisms) ne sont pas produits sous l'effet d'un environnement en lui-même insensible à leur manifestation, mais par un environnement, en quelque sorte, conçu pour leur évocation.”

Erwin GOFFMAN, L'arrangement des sexes (1977)


Dans mon lycée de ZEP on trouve, en bout de salle des profs, deux wc pour 150 profs et une paire de lavabos communs. Ces deux wc pour 150 profs sont régulièrement pris d'assaut à des horaires dramatiquement communs qui sont : la récréation du matin, celle de l'après-midi, et de façon moins constrictive la pause du repas. Ces deux habitacles, bulles d'intimité uniques dans une institution jadis taxée de mammouthisme, sont chacun et respectivement marqués d'un logo “femme” (petit rond bipède à jupette) et “homme” (petite rond bipède sans jupette).

Jusque ici tout le monde a compris. Les individues portant jupe doivent attendre à gauche (quand bien même elles ne porteraient pas de jupe) et les individus ne portant pas jupe à droite. Soit-dit en passant, et sachant que l'institution dégraissante a opté pour le minimum vital en la matière, on peut se demander si la division de l'espèce en jupe et non-jupe ne nous a pas préservé-es de bien pire, à savoir un seul et unique wc pour TOUS. Fermons la parenthèse, et disons que là n'est pas la question.

L'institution mammouthe propose également, au milieu de la salle de travail, une paire de photocopieurs eux-mêmes pris d'assaut à certaines heures, sans aucune mention de jupe ou de genre. TOUS les personnels peuvent indifféremment reproduire à droite et à gauche, sur le photocopieur de leur choix, et faire la queue où bon leur semble. À l'opposé des toilettes, entre reprographie et soulagement, se tient une machine à café unique où processionnent des fonctionnaires de toute sorte, sans distinction de genre.

La nécessité pour le corps enseignant de reproduire des fragments de culture légitime, de se remplir de fluides placebos ou de soulager ses organes n'a donc pas été pensée selon les mêmes frontières. On me dira qu'hommes et femmes n'urinent pas de la même manière, mais cela n'a pas toujours été. Pendant des siècles, à la cour, à la campagne, dans la venelle cloacale, hommes et femmes ont pissé de la même manière, debout, jambes fléchies ou non selon l'âge et la dextérité. Partout où sont des toilettes turques, hommes et femmes partagent sans atteinte notable à leur dignité le même espace, puisque ils y sont de toutes manières seul-es et protégé-es des regards.

Dans le couloir menant aux toilettes de mon lycée se forme une queue d'abord mixte (le passage est trop étroit pour en faire deux), qui se subdivise devant chaque porte en deux flux : jupe et non-jupe. Étrangement, nous vivons toutes et tous la même misère institutionnelle, celle qui consiste à considérer que le corps enseignant n'a pas de corps (pas de médecine du travail, pas de chaises, de points d'eau, de sanitaires), nous vivons sous un régime de mépris commun le mépris pour mon corps mammouth, mon corps animal, mon corps désirant, mon corps fatigué, assoiffé ou malade, et pourtant nous nous séparons en deux files devant les toilettes.

Or il se trouve aussi que le mammouth enseignant de base est à 57 ou 60 % un mammouth femme. Le corps enseignant qui fait la queue devant les toilettes hommes et les toilettes femmes est majoritairement enseignante, ce corps qui éduque les enfants depuis le berceau jusqu'au baccalauréat (mais très peu après), ces femmes qui saignent, se changent, se déboutonnent et s'asseyent, nettoient la lunette ou se repeignent en privé, alourdissent la queue piétinant devant la porte de gauche tandis que les corps mâles sortent de la file et parviennent au but deux fois plus vite. 

Parfois la queue devient bruyante, caustique, insolente, comme pour tromper le sentiment de son humiliation par une gaité d'esquive, parfois elle se réduit à une queue exclusivement féminine stoppée par la porte de gauche tandis que les wc de droite sont VIDES, sans que personne y trouve rien à redire. Et parfois encore, il arrive que cette mainmise invisible du dressage de genre vole en éclat :  sous la poussée du corps impérieux, une forte tête sortie de l'absurde file femelle franchit la porte du sanctuaire mâle, parfois suivie par deux ou trois liliths de circonstance... Héroïne méconnue, Rosa Parks de la ségrégation banale, qui retournera pourtant comme “naturellement” dans les toilettes marquées d'une jupe dès lors qu'elles seront libres...

Au fait, j'oubliais un détail : ce sont les mêmes, absolument les mêmes que celles des non-jupes.

Le 18 avril 2011, une transsexuelle mtf était rouée de coups dans un Mac Donald de Baltimore (États-Unis) après s'être rendue aux toilettes. Six employés ont assisté à la scène sans intervenir, l'un d'entre eux l'a filmée. Les deux adolescentes auteures de l'agression ont expliqué que ce que qu'elles jugeaient être une “homme” (une fausse femme), n'avait rien à faire dans les toilettes dames.

vendredi 13 mai 2011

Le monolog de la lesbienne


Comment devient-on lesbienne ? J'avoue que cette question n'a jamais eu aucun sens pour moi.
Avant d'être lesbienne, j'étais déjà anormale. Peut-être même plus avant qu'après d'ailleurs.
Ce qui fait que depuis, je ne suis pas seulement lesbienne, je suis une lesbienne anormale.
L'intérêt d'être lesbienne en ce sens était d'entrer dans un groupe anormal. Après, que des femmes de ce groupe anormal aient des remarques à vous faire sur vos mœurs, ça n'a plus grande importance. Du moment qu'on a passé la frontière, on n'est plus à un détail près.

Mais qu'est-ce qu'être anormale, me direz-vous ?
Il faut très peu de choses pour être anormale. On peut même se sentir très à l'aise dans son anormalité jusqu'à ce quelqu'un ou quelque chose vienne vous en empêcher. Par exemple on peut trouver tout à fait normal de placer son pot sous une table de camping dressée sur un promontoire et d'adresser de grands discours aux passants tout en procédant. Louis XIV trouvait ça tout à fait normal : on se satisfait très bien de son anormalité jusqu'à ce qu'elle devienne l'anormalité des autres. Somme toute, devenir lesbienne me semble une manière moins coûteuse de se réapproprier son anormalité que de devenir folle, reine, dictateure ou trader.

Mais comment donc avais-je pu si naturellement devenir anormale ?
La première conscience de mon anormalité m'est venue en emménageant en ville. Jusqu'alors, courir nus dans les prés, monter aux arbres, ligoter ses petits camarades sur un radeau ou monter sur des vaches était tout à fait normal.
J'en déduis qu'avoir grandi à la campagne au sein d'une horde de gamins et de gamines de tous âges peu soumis au contrôle parental a pesé dans mon anormalité. Nous étions aventureux, bricoleurs, endurants, pleins d'initiatives étranges et passionnantes, nous savions affronter les chiens méchants, les passages de rivière et les nationales roulantes, le monde était un terrain de jeu ouvert où tout était permis : un HLM au milieu d'un pré, sans dealers ni patrouilles de police. Se battre, rouler dans le foin, faire des pyramides pour passer les murs et regarder les grands s'embrasser avait fait de nous des petits animals chauds et vifs, curieux, entreprenants, aimant se frotter aux autres et au monde, bref bien trop éveillés pour une cour d'immeuble provinciale et proprette.

Pour autant ne vous mettez pas à déménager en hâte de vos prés et de vos villages. Je ne suis pas en train de dire que la campagne mène à l'homosexualité. Ou alors que c'est une possibilité. Ou alors qu'un certain type de campagne et d'éducation naturelle jointes à une grande impatience de vivre mène à... avoir des ennuis. En lisant l'Opoponax de Monique Wittig sans rien savoir d'elle ni qu'elle était l'auteure de La pensée straight, j'ai reconnu un monde. Le continuel présent de la sensation, de l'action, la leçon de choses par excellence qu'est une enfance sans murailles : grain des vêtements, du bois, des grillons dans la main, de chaque qualité de pierre ou de chute qui fait de la petite campagnarde à l'égal du petit campagnard une héroïne du réel, une sensualiste conquérante. “Le petit garçon qui s'appelle Robert Payen entre dans la classe le dernier en criant qui c'est qui veut voir ma quéquette, qui c'est qui veut voir ma quéquette. Il est en train de reboutonner sa culotte. Il a des chaussettes en laine beige. Ma sœur lui dit de se taire, et pourquoi tu arrives toujours le dernier. Ce petit garçon qui n'a que la route à traverser et qui arrive toujours le dernier. On voit sa maison de la porte de l'école...”

Une enfant trop vivante, bien trop grande et culottée pour son âge, intellectuellement et sexuellement précoce, a toutes les chances de sortir du cadre au moment où les parois se resserrent. Elle a pris l'habitude d'organiser des matchs de boxe, de passer la main dans le short de Georges à la récré et de lire des scènes interdites de Gérard de Villiers dans le garage à vélo ; le jour où l'on monte le teepee indien reçu par les Hilaire à Noël, les enfants rentrent avec une culotte qui n'est pas la leur et les mères font tous les étages de bas en haut pour remettre la bonne culotte sur le bon derrière.

J'ai toujours été anormale. Même hétérosexuelle.
J'étais fraternellement, incestueusement ardente et j'en ai tiré du plaisir. Je touchais mes petits camarades, je leur disais de fermer les yeux et je les embrassais. À 10 ans ligotée sous le lit de Patrick P. par une bande Velpeau la morsure du plaisir, à 14 ans le prof de musique de mon collège, à 18 ans la tentative de passer aux choses sérieuses en jouant des gages sexuels aux échecs... Je venais de perdre, j'avais le choix entre une fellation, une “défloration” et une sodomie. J'ai trouvé le moyen de choisir la sodomie. Complètement anormale, je vous dis.

La source du problème, c'est quand on commence vaguement à ressembler à des adultes et à avoir le devoir de leur ressembler. Les boums, les slows, les filles en brochette guettant l'invitation du garçon, les demandes officielles et la course au look : il était pour moi positivement impossible, après avoir caressé 10 ou 15 queues et dressé des grillons à faire du théâtre sur un panier d'osier, de surmonter l'épreuve d'un slow in extenso. Hors-cadre. D'ailleurs j'étais déjà devenue inquiétante pour le genre de lycéen qui demande à son copain de demander pour lui à la copine de sa copine si elle veut bien sortir avec lui. (Ma copine ou la copine de ma copine ?)

J'étais tellement anormale que j'ai suspendu toute sexualité, à l'âge où les autres la commençaient. Les corps étaient trop loin, le protocole trop lourd, insupportablement faux. Bourse aux meufs, petites tricheries complimenteuses, dépréciation des coucheuses et monopoles bogosses, c'était fini avant même d'avoir commencé.
Je le haïssais, le protocole, c'est bien simple, je suis tellement anti-protocole que lorsque j'ai  eu des relations hétérosexuelles normales (soit très rarement), je les cachais.

Des années encore, le corps des garçons allait m'accompagner : je trouvais le moyen, ici et là, de zigzaguer entre les herses ; je me ruinais, je m'épuisais.
Quand une femme a fait pour la première fois une tentative vers moi, je n'ai rien ressenti, rien pensé. Ni bien ni mal. Ni envie ni dégoût.
Enfin, dans l'immédiat...

Et c'est comme ça qu'on devient lesbienne.

dimanche 8 mai 2011

Pornotopies



« La violence n'est pas un moyen mais une pratique. »
Elsa Dorlin
 

Je regarde les mains d'E. Des mains de femme longues et bien remplies (qui ne font ni ressortir les phalanges ni affleurer les veines). Des mains sans taches où les ongles poussés au naturel n'ont pas été taillés. Des mains de femme propre sans zèle, avec juste une striure de poussière incurvée sous l'ongle.


La porno(u)topie est la science destinée à réinjecter dans l'imaginaire des sociétés structurées le génie vital d'un enfant de trois ans.

ÉcologiX

Une petit homme chemine au sein d'une forêt vertigineuse. Il est repéré par de lestes créatures chlorophylliennes qui l'ont suivi depuis les hauteurs. Deux d'entre elles fondent sur lui, le saisissent l'allongent et l'immobilisent. L'une se tient debout sur son torse tandis que l'autre lui met un doigt et l'érige, d'un habile massage de prostate. Tandis que le ventre du gnome gonfle comme un ballon, les deux tarzanes le font passer par toutes les positions connues du gang-bang. Sur lui, derrière, soutenu jambes écartées en l'air, l'une chevauchant son cul, l'autre sa bouche, s'enfilant à loisir sur lui comme si non pas lui mais bien elles l'enfilaient. Tant et si bien que le ventre du petit homme gonfle, gonfle comme une vessie de parturiente et accouche d'un jet de lumière dorée, qui retombe sur le sol. 
 
L'homme est mort ; à sa place pousse un de ces gigantesques baobabs où s'égaie le peuple des tarzanes. C'est ainsi, dit-on, que naissent les beaux arbres de la forêt d'Az, Shanghaï immémoriale.

ÉquinoX

Vel-A vient d'avoir 35 ans, c'est le jour de son Éki. Dans le peuple des Labidées, toutes sont sans exception appelées à changer de sexe à mi-vie. La petite femelle connaît une seconde croissance qui va lui permettre de doubler sa cage thoracique, son épine dorsale, son clitoris. Ses mamelles se vident, ses fonctions cérébrales se spécialisent dans la protection des femelles et du territoire, sa densité tissulaire augmente.
Vel-A a été choisie par une jeune femelle de sa famille, l'inceste n'est pas obligatoire mais indifférent, la jeune femelle va l'initier à ses nouvelles fonctions et l'aider à se révéler. Tout le village est présent et chante des chants inouïs, saisi d'un connaissance qui ne tombe que les jours d'Éki.
Pour aguerrir ses forces, Vel-A doit d'abord parvenir à se saisir de la jeune femelle qui est à la fois légère et véloce. Quand elle parvient à la maintenir au sol, elle passe son sexe sur toutes les parties planes du corps de l'adversaire pour secréter le “voile commun”. Tant que le ”voile commun” n'est pas secrété, elle ne pourra rien faire. Si Vel-A ne parvient pas à secréter le voile commun, la jeune femelle va la frapper, le sexe en extension de Vel-A profitera de ses coups. Il n'y a pas de final. Si Vel-A parvient à pénétrer la jeune femelle, ne fût-ce que de quelques centimètres, elle va engendrer chez celle-ci une fureur d'insatisfaction démultipliant le voile commun.

L'accouplement dure de 12 à 18 heures, il va se répéter les jours suivants avec plus de violence encore.
Comme la corrida, l'Éki est l'une des rares histoires de la joie réelle, “un de ces points de la planète où l’on peut essayer de comprendre moins mal. Une façon différente d’être malheureux. L’autre insomnie”.

Hippothèse

La femelle hippocampe est dotée d'un redoutable braquemart qui lui permet d'injecter ses œufs dans la poche ventrale du mâle. Ému par les efforts de sa compagne, le mâle éjacule et féconde les œufs dont il accouchera. C'est un épisode lent et douloureux au terme duquel les enfants hippocampes seront expulsés de la poche tandis que la femelle observera la chose avec intérêt tout en caressant ses compagnes (elle peut aussi lire le journal ou parier sur une course de lévriers). Si par hasard un enfant hippocampe refuse de sortir,  le praticien se penche sur la poche ventrale saignante et tuméfiée en murmurant : oh, mais c'est un Attila que nous avons là... Il se saisit d'un forceps, le pied bien calé contre le ventre hippocampe, et l'en extrait de gré ou de force.

Si on te demande ce que tu es, pourquoi tu l'es et pourquoi tu n'as pas fait autrement, pense hippocampe. La 3D avec ses tentacules, ses monstres, ses machines impossibles,  c'est un peu le retour aux sources en matière de désir.
Une lesbienne est une femme revenue dans sa forêt.

Elle parle des éditeurs. Je n'écoute plus. 
Je regarde ses mains, qui couvrent intégralement le verre ballon.
Je pense : est-ce que par hasard elles rentreraient ?

mercredi 27 avril 2011

Leïla San Juan, de la Calade


Nue dans la salle de bain au 12ème étage du T3, elle repasse un nuage de blush rose sur la ligne des pommettes et détache ses cheveux d'étudiante. Bonne combi avec le gloss à lèvres prune. Les ongles noirs pour la main gauche, rien sur les autres, elle choisit la veste léopard en polyester-viscose-élasthanne (5 euros au marché du Soleil) et le legging laqué. Elle a aussi le sac Guess 100% pétasse et les sandales Castaner dorées (moitié prix à la boutique La Guardia) mais elle se la joue souvent versaillaise en mode commando : des Jourdan vernis noirs à talon rouge qui ont comme une tendance à rayer les carrosseries, de flics notamment.

Elle sort toujours la peur au ventre, rien sous la veste, une lacrymo dans le sac, mais c'est à cause de ça qu'elle sort. Elle va passer le premier cordon d'insécurité, les lascars de la dalle d'en bas qui ont renoncé à lui mettre son petit frère sur le dos mais pas à la baiser (y'aurait pas moyen de moyenner ?), puis le second entre Cap Janet et Mourépiane, en fait un danger nomade qui se déplace avec elle. Patrouilles de la BAC, fourgons de police rasant le trottoir au cas où elle n'aurait pas ses papiers (l'invite plongeant sur le décolleté : tu montes ? on te ramène ?)

À cinq ou six heures, quand les parents sont encore à la maison, elle branche sur la toile ou par sms. Après, quand ils s'en vont tous ensemble à la Ciotat chez Malika, elle a le champ libre. Elle en a marre de la Ciotat. Les parents ont bien compris qu'elle était douée, elle peut réussir Sciences Po sans remise à niveau, inch'allah (un an d'économie et pas besoin de leur prépa spécial zone) : ils la laissent travailler seule tout le week-end. Elle a l'ordi et la connexion pour elle, ch'allah la politique, elle fréquente les anciens communistes de l'Estaque et même les autres, au PS, ceux qui sont venus la chercher l'an dernier pour leur liste.

Ce soir elle a un rendez-vous chemin du littoral. Un truc sans danger, qu'elle connaît, elle s'est fait tatouer un scorpion sur l'omoplate gauche pour apprendre à vivre avec ce qui lui fait peur. Elle va se faire 50 euros à Mourépiane, doubler la mise peut-être à l'Estaque. Après, elle a le fric en main pour s'offrir le centre et même payer des coups, rentrer à l'aube avec le bus où dormir dans une chambre pleine d'odeurs douces et inconnues qui ne font pas peur.

Elle porte ses peintures de guerre pour ça. Quand elle n'a pas une thune elle s'offre un maquillage gratuit à Séphora, dédaigneuse et nonchalante ce qu'il faut pour ne pas se faire  harponner par le vigile. C'est fondamental la peinture de guerre, la peinture de guerre sociale qui s'apprend à l'école et dans les pubs Guerlain. Elle a le code et le cerveau qu'il faut pour être admise comme beure rentable, une beurette laïque, sexy, intelligente et malléable. Qui donne envie de s'impliquer, de raquer, de sourire.

Elle pousse la porte du “Gabian”. Nani est là, déjà inquiet. Elle repère deux “amis” qui se sont fait bien propres autour du billard. Ça va aller  très vite. Il suffit de leur dire qu'ils ont une belle bite, ils jouissent en deux minutes. Elle écrase une clope. Je ne dois rien à ces connards du PS. Leïla El Haram San Juan ne porte pas le hidjab, elle est de ces familles douces et craintives qui offrent des gâteaux aux profs après l'aïd Al-Fitr pour bien montrer qu'ils ne sont pas des terroristes. Mais elle porte quand même un bonnet en hiver, un turban en été, pour des raisons de résistance intime qui la regardent.

C'est un bon soir ce soir, il n'est même pas dix heures et elle a de quoi s'offrir un taxi. Il y a soirée Baby Doll au “Warm Up”. Elle va refaire ses peintures au “Caruso”, rigoler un coup avec les mouettes, passer la frontière du Tout est Permis avec un petit tampon de guerre au poignet. La commotion sur le dance floor, c'est QUI rentrera avec Leïla Shangrila ce soir. Une femme âgée bien souvent -elle en pince pour les psychiatres et les journalistes ; c'est la cagole déceptive par excellence, pseudopétasse et gérontophile rouge-gloss préfigurant un nouvelle ère amazonienne : superculottée et surmaquillée dehors, dure comme le fer à l'intérieur.

Je l'avais “pêchée” un jour sur GD, aimantée par le clignotement de son étrange pseudo métis. Elle venait de suivre trois semaines d'empoignades pseudo-féministes au sujet de l'émancipation par la force des indigènes de la République, ces victimes de nos propres terreurs censées demander à grands cris la “protection des lois” contre leurs frères, leurs pères et leurs grands-mères. Elles sont folles, cousine.

C'est la plus belle gouine de Marseille.
Elle vient de réussir Sciences Po Paris.

vendredi 22 avril 2011

La esquina es mi corazón


Les gens d'en bas de chez toi savent tout sur toi.
Surtout s'ils ont un bar et un café-terrasse en bas de chez toi.

Au début ils t'ont vu arriver seule ; ils avaient sans doute un peu de pitié pour toi : une belle femme en âge qui n'a pas trouvé d'homme, c'est pitié. Ils se montraient aimables et compatissants, on les sentait tout prêts à se dévouer si besoin était pour réparer cette misère, cette terrible injustice à ton égard. Te tenir la porte d'en bas, t'aider à monter un carton pour te prouver leur force et leur nécessité : tu les remerciais chaleureusement tout en sachant que tu n'avais nul besoin d'eux, simplement parce que tu sais qu'il ne faut jamais humilier un homme.

À cause de cette particularité sans doute : tu n'as pas l'air d'une gouine. Tu ne fais rien pour ça mais quand même, un ami te l'a dit un jour : “tu respires la queue”. Quelle drôle d'idée, as-tu pensé, respirer la queue.
Mais en vérité, un homme vivant sous influence hétéroïque a tout intérêt à penser qu'il y a des femmes qui ressemblent à des gouines et d'autres pas. Ce qu'il doit penser c'est qu'une femme gouine est une femme-homme, une femme laide, une femme froide, une femme chômeuse ou perdue, une femme tellement pourrie de partout et en-deçà du désir mâle qu'elle n'a pas eu d'autre choix que de se faire gouine (ce qui n'est en rien flatter le goût des femmes et des gouines).

Les hommes du bar se demandaient ce que tu faisais là-haut quand ils ne te voyaient pas, tu travaillais peut-être, pauvre célibataire condamnée à se dévouer à ses élèves. Ils te voyaient sortir parfois mais ne te voyaient jamais revenir, donc c'était clair, il y avait place à prendre au 3ème étage.

L'un d'entre eux s'est enhardi un jour depuis la cuisine du premier étage : je te monte une crêpe si tu veux et on parle. J'amène tout et toi tu me reçois.
Tu l'as regardé incrédule, il a ajouté “une super-crêpe avec plein de glace dessus” (il a montré la glace avec les mains), un grand type dodu avec des cheveux teints qui ressemblait à Aldo Maccione. Tu l'as remercié poliment, il a juste un peu insisté, le prix d'une crêpe quand même (avec plein de glace dessus), et tu es remontée songeuse.

Souvent dans les rues, chaque fois qu'un mec te siffle ou te harponne, tu te retrouves face à cette équation. Passagers de misère, KO d'alcool, ventripotents et chauves secouant leurs clés de voiture ou même vieux comme ton père, ils n'ont aucun doute, aucune peine à te faire correspondre à leur désir. Une femme qui rentre seule à cette heure, une pauvre esseulée qui redescend vers le port avec 10 ou 20 ans de moins que toi est forcément pour toi. Tout triste et non-bandant, tout pourri que tu sois, cette femme à cet âge n'attend que toi, c'est acquis.

Mon premier amant avait 10 ou 15 ans de plus que moi, embonpoint de gourmet et calvitie naissante. Un jour où je disais en plaisantant que je n'avais qu'un vice (fumer), il avait ajouté : si l'on exclut les vices de forme. Qu'avait-il voulu dire ? J'avais 20 ans ou presque, je le dépassais d'une tête et je remplissais généreusement mes bonnets. Pré-ptose du sein, vice de forme. Cette petite fouine de Houellebecq nous l'a dit et nous sommes aujourd'hui sommées de le croire : pour que le désir perdure dans un couple il faut un peu de “bonne volonté” (notamment féminine). Du bonnet, du silicone, un petit coup de bistouri pour le X (et le XL). Une femme doit à son homme d'avoir une tenue de seins impeccable, des dents blanches, 10 ans de moins que lui.

Toutes choses qu'une gouine a appris à oublier. Elle peut draguer des femmes de son âge, se faire draguer par de plus jeunes ; de plus vieilles et de plus ridées qu'elle peuvent compter sur elle et pourquoi pas la repousser. Corps plein, morgue de cavalière, elle a oublié d'être moitié, mineure, sac à provisions vide ; à chaque fois, l'infériorité de fait dans laquelle elle retombe aux yeux d'un homme la saisit, et la stupéfie.

Quand les gens d'en bas ont commencé à comprendre que tu rentrais avec des femmes, des femmes de tous âges, de toutes sortes de prestance, ils ont changé de mine. En plus des femmes toujours différentes. Des femmes qui arrivaient et repartaient après t'avoir baisée, des femmes qui ne s'arrêtaient même pas à la terrasse le temps d'un café : ils ont perdu leur mine de chevaliers servants. Et jamais d'hommes ou pas les bons, ce ballet de femmes mal élevées, celle qui part sans se retourner, celle qui est un jour avec son mari et l'autre avec son labrador, les gens d'en bas se sont fait un dossier comme ça sur toi (deux fois plus haut que la glace).

Ils ne te tiennent pas la porte, ils ne te proposent plus de crêpes, les tables de la terrasse sont de plus en plus près collées au seuil de l'allée, tu te faufiles derrière les consommateurs gênés qui te disent “pardon” : un de ces beaux dimanches ensoleillés où l'on rentabilise la terrasse à donf les tables te barrent la sortie...

Au fond ce qui est insupportable ce n'est pas le scénario lesbien, c'est la menace qui rôde autour : c'est l'autonomie, c'est ton autonomie sexuelle. On a presque tout lâché aux femmes, l'autonomie civique, économique, si en plus elles ne sont pas intimement convaincues qu'elles ont besoin d'un homme dans leur vie, alors tout est perdu. Dans l’hétéroréalité, des femmes ensemble sont et doivent être perçues comme des “femmes seules” ; un homme avisant quatre femmes autour d'une table n'a besoin d'aucune ironie pour leur demander ce qu'elles font là “toutes seules”. Des femmes ensemble oui, mais "seules". Toujours.

Le seul mystère pour les gens d'en bas, c'est comment toutes ces femmes ont fait pour arriver là. D'où sortent-elles ? Où se sont-elles trouvées ? Comment se sont-elles rencontrées ? Comment se fait-il que le monde de la Soustraction ait été brisé ?

Des doigts sur un clavier solitaire, moi devant ce clavier,  dans ce cercle où l'oiseau du réel est tombé : je les ai trouvées là, j'étais là quand on ne me voyait pas.
Parce que la toile c'est tout et n'importe quoi (grande chose), on peut y faire n'importe quoi avec n'importe qui, se prostituer sur Second Life, demander aux gens de voter pour "mon bébé", fomenter la révolution tunisienne,
briser la soustraction de la femme à l'autre femme.

lundi 18 avril 2011

Qu'une cascade d'objets bafoués


C'est une soirée “tranquille” chez moi, en plein février, on est 6 ou 7 au plus, avec un gentil repas et de grandes serviettes colorées, cette nuit-là les standards de la soirée tranquille entre ami(e)s vont exploser.

À 6 heures du matin je fais le tour des trois pièces, réveillée par le pulsar "Four Roses" qui n'en finit pas d'émettre dans ma tête. Deux dans la bibliothèque, un qui a jeté un matelas dans l'embrasure de la porte, un autre nu dans la chambre accroché au drap de la couette dont s'est emparée une autre sur le canapé du salon, moi qui cherche le hamac pour me recouvrir. Des corps épars comme frappés d'électrocution, un chaos indicible de verres, d'assiettes, de sapes, de cendriers et d'étagères effondrées sur l'Imac vaincu : je me demande ce que c'est que cette explosion, comment en une seule nuit nous avons généré tant d'énergie sismique.

Je me recouche avec une serviette supernova sur le front, EvaB me tend la main.
Personne ne ronfle, un silence exaucé flotte sur les corps anéantis. Ce n'est pas le pulsar qui m'a réveillée, c'est autre chose, une odeur oubliée depuis longtemps, une odeur que mon corps a désappris à synthétiser : le foutre mâle.

Elle ne vient pas de la pièce, elle ne vient pas de lui, elle vient de moi.

Quand il a chanté pour la première fois dans les hauts de St-Julien je l'ai trouvé beau. Il avait le tour des yeux oriental, des yeux cernés de bistre comme dans ma famille grecque, et ce ne pouvait être, pour vivre avec cette femme, qu'un homme d'une finesse exceptionnelle, cet homme qui nous montrait ses govend turques avec une joie d'enfant.

Je la prenais, elle, pour une maîtresse femme, nitromatrone, demi-soeur Papin et Lol. Valérie Stein à la fois, en fait une femme battue qui avait servi pendant des années de sac à foutre à des hommes, leur avait préparé des tomates farcies, élevé des enfants, donné des approximations de plaisir.
Quand elle arriva avec sa révolte écrite, sa prostitution écrite, son sexe écrit, petit diamant de mort courant déchaussé sur une route perdue, c'était une enfant brillante qui avait refait tout le chemin du désastre à l'envers. Avec des livres magnifiques et vérolés.

En les voyant venir je pense : pourquoi pas seule ? Comme toujours, avec les hétéros, ce moment où il conviendra de se demander quoi faire du mari, savoir où on le met, à quelle place il va se faire connaître.
En pensant à M. je le vois comme un homme possible. Oui mais seul. Attaché sur une plage au printemps, docile. Je le lui dis, il rit. Il n'aime pas trop, attaché. Et puis de toutes façons on est en hiver (ça c'est moi qui le dis avec un silence abrasif).
Il s'est levé, se penche à la fenêtre.

EvaB se tourne vers moi, m'attrape par le menton. Il dit “je pars”, elle : "non, reste".
Et c'est parti. Son scénario, je le connais. Je l'ai rencontré partout dans le monde. Je sais que je vais la trouver exaspérante et redoutable. Elle et son mec. Qu'il faut tout prendre, ses mecs, son chien, sa chute. Qu'elle voudra s'évader par le coffre hétéro-arrière, qu'on s'empile tous là-dedans et qu'on parte à 130 à l'heure dans le mur en chantant “ah que la vie est belle”. C'est une compilarde, une soiffarde à sec, toutes les séquences il faudra les refaire pour se retrouver franches et nues au début de l'histoire. “Tu me paies ?”, “Va te faire, il te plaît”, “Et alors ?” Les hétéros, il faut tout leur dire, qu'une gouine ne doit rien à personne, ne partage pas une femme avec un homme, a depuis longtemps apuré ses dettes. Elle n'entend plus, je m'encolère, je quitte son corps plaignant. Vais vers M.

La taille de son sexe je l'évalue depuis le début. Je sais qu'il a flairé un con nouveau, que sa queue ne pense plus qu'aux moyens d'emprunter la voie expresse, se superfiche de partager quoi que ce soit. Avec qui que ce soit. 
Ses mains me déshabillent, je lâche tous les autres derrière nous, je m'oublie, je les oublie, je suis un missile sexuel mandaté par l'Onu pour mettre tout le monde d'accord. Je prends son sexe entre mes cuisses, pour l'instant c'est lui qui est coincé par le mur et je bouge comme je veux. J'offre mon dos, j'offre mes fesses nues à EvaB, je sais qu'elle ne va pas bouger. Je la condamne à compiler. Je sens les mains de ThéronZ passer sur le sexe de M. Un tout petit quelque chose se dépense au creux de l'abîme entre moi et M. Puis puis plus rien. Un rien profond et bleuté. Une colère démaillotée. 
“Ses hanches, ses cuisses, ses fesses, ses épaules, ses aisselles, ses reins, sa chevelure ou rien, rien d'elle qu'une cascade d'objets bafoués.”

J'ai pris le mari d'Eva sous le regard d'Eva. Je veux dire je l'ai pris en moi, bien profond.
Je suis revenue vers elle par la vallée du Jourdain et je lui ai annoncé que son homme était mort. Trois fois.
Le jour se levait sur le jardin d'Éden et nous avons fermé les volets.



Nous étions franches et nues.         Mais l'histoire n'a pas commencé.           Le grotesque déclinait les branles pâles d'une orgie sans joie, des éclairs, des esquisses d'étreintes qui ne trouvaient personne et qui avaient titubé dans le néant. Tout avait déjà sombré dans la catalepsie du whisky.                    Un peu avant l'aube, Marilyn arpente son antre rouge. Les corps épars sont électrocutés. C'est un silence exaucé qui flotte sur les cadavres purulents d'un foutre unique, le chaos des verres, les nippes, les cendriers et les étagères effondrées sur l'Imac. Elle a mal à la tête. Elle ne sait plus ce qu'elle fait là, ce qu'ils font tous là.                     Un peu plus tôt pourtant, Marilyn se détache sur le fond pourpre dans l'éclat violent d'un spot blanc. Seule, elle émerge du chaos, son corps blanc est splendide, magnifiquement éclairé par la droite. Le casque de ses cheveux ressemble à celui d'une poupée, curieusement épinglée sur les lèvres d'un homme. Elle est debout, nue et seule devant le mur. Il y a peut-être un homme qu'elle tente de tuer mais on ne le voit pas, il est caché par la chute de reins d'un mannequin raide et suspendu aux lèvres invisibles.   Personne ne l'a déshabillée.   Elle est magiquement nue. La scène est aveuglante, elle éblouit mes yeux saouls.          Mais le tableau se fissure, Marilyn est retournée, les corps ont trébuché vers l'avant, elle titube sur ses jambes écartées, ses seins pendent. Je n'ai pas bougé. Je ne veux pas voir que Marilyn est un sac à foutre. Je vois juste l'oscillation du plaisir dans l'abîme entre le con de Marilyn et le membre d'un anonyme.