mercredi 10 mars 2021

Journal d'hospitalisation, 1

Mercredi 3 mars

p. Bip. Bip. Bip. Bip. Bip. Bip. Bip. Bip. Bip. Bip. Bip. Bip. Bip. Bip. Bip.Bip. Bip. Bip. Bip. Bip. Bip. Bip. Bi

Je suis une tête posée sur une table. Il n’y a pas de parapluie, pas de machine à coudre. Je ne sais même pas où est la table, mon corps repose sans doute sur elle mais je ne le sens pas. Je sais qu’il y a mon pied droit là-haut en hauteur parce que je l’ai vu, au-dessus de la mêlée, et je sens quelque chose de moelleux sous ma tête. Pour le reste c’est comme si j’avais déposé mon corps au garage. Ma tête s’en moque, les silhouettes en charlotte verte peuvent faire ce qu’elle veulent. Je suis super bien, je n’imaginais pas que ça puisse être aussi bien de ne plus avoir de corps.

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Il y a des électrodes sur mon cou, mon front, quelque chose de chaud sous mon menton. Est-ce moi qui fais ce bruit ? Est-ce moi qui bats comme un sablier s’écoulant ? Ou plutôt non, pas comme un sablier, comme un vaisseau lancé pour l’éternité dans l’espace vide, comme Pattinson et son enfant à la fin de High life.

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Et puis au-dessus des charlottes vertes ou bleu-turquoises qui ondulent, là où se tenait le plafond, un parcours se dessine. C’est une champ de pistes magnifiques balisées par des couleurs frissonnantes. Moi et la morphine on est reparties dans la neige, comme avant la chute, sauf que la neige est noire. Les substances qui circulent dans mes veines donnent à toutes choses une surdéfinition translucide. Les pistes sont si belles que je ne sais plus laquelle prendre avec mon pied pendu là-haut. J’entends à peine un bruit de visseuse ; je me jette une nouvelle fois dans le vide.

-Réveillez-vous...  Allez, réveillez-vous Madame.

J’ai été opérée pour fracture du col fémoral gauche engrené et fracture de l’extrémité distale du radius gauche avec bascule postérieure. Cela veut dire que mon poignet s’est mis à ressembler à un cep de vigne jusqu’à ce qu’il disparaisse sous la résine. En position de decubitus dorsal, j’ai subi une rachianesthésie ou anesthésie médullaire du bas du corps ainsi qu’une anesthésie loco-régionale ou périphérique de l’épaule et du bras. Après discision des fibres musculaires jusqu’au fémur, ma hanche a été percée de 3 vis canulées 7.3 de marque Synthes, dont une à collerette.

Cette fleur de plastique en moi.






samedi 7 décembre 2013

Walking Woman - Insurrection


Ceci est une réécriture pirate de The Walking Dead novel du point de vue de Michonne la femme au sabre, depuis la résurrection des morts jusqu'à l'insurrection. Tous les standards martiaux, virilistes, sexuels et familiaux seront explosés, jusqu'à la grand Paix Zombie...

Extrait :


“À Nogales, toutes les nouvelles lunes, des rescapés chargent une croix sur un mort-vivant et le crucifient sur une colline. À Gatesville (Texas), dans la poche de survie de la prison pour femmes de Mountain View, une détenue mort-vivante a accouché dans sa cellule d'un nourrisson Z, protégé et respecté par les prisonnières. À Greensville, sud de Montgomery, des autonomes du Z-Power ont pris d'assaut un camp de rescapés militaires à l'aide d'une horde zombie. 
Selon une information non-vérifiée, le président des États-Unis d'Amérique claque des dents dans le 6ème sous-sol de l'aile est de la Maison Blanche après avoir dévoré son épouse et sa petite fille. À New York, sur le socle de la statue de la liberté, est peint un gigantesque mural rouge représentant “Z-upermane”, idole de la  nouvelle génération. En Californie, des adeptes du “Tournant Karmique” se sont mis à manger de la viande de marcheurs pour renaître entiers.

Leur transformation se ferait progressivement, sans passage par la mort cérébrale ; ils sont plus forts, plus rapides et plus intelligents que les primo-Z, ils ont une vie sexuelle.

La mort est mondiale. 

Restez vigilants.
Restez en Vie.” 


Téléchargement libre (epub) :

Mise à jour : 2021


lundi 8 juillet 2013

Viro major* ("Plus grande qu'un homme”)

C’est normal, les gens du passé existent puisque ils ont existé, mais les gens du futur n’existent pas encore. Moi par exemple, je ne voyage que dans le passé car le futur n’existe pas.

La dernière fois, j’ai décidé d’aller voir la Commune. 1871, vous vous souvenez ?
Arrivée là, qui je vois dans mon prompteur ? Louise Michel en costume de garde national. Grosse sensation.
Je l’ai tout de suite embrassée sur la bouche, elle avait de la moustache et ça m’a chatouillée.
Louise Michel était un peu vénère -tenir une barricade génère une grande tension vous savez- donc elle m’a mis une baffe.

Enfin, elle a essayé devrais-je dire. La baffe s’est perdue dans l’histoire impossible puisque je n’existais pas. Je l’ai embrassée encore une ou deux fois même si je savais qu’elle avait des choses importantes à faire ; ce n’est pas tous les jours qu’on tombe sur Louise Michel... Même séparée d’elle par un champ magnétique de 130 années je sentais la puissance de sa personne ; sa colère, sa volonté, ses capacités de chambardement me bouleversaient. J’allais encore rentrer chez moi toute excitée.

Donc Louise était là devant moi à gueuler et à essayer de me mettre une gifle tandis que moi je lui disais : Louise, ne les laisse pas te juger, ne vas pas au bagne. Quelle femme ! Elle n’a pas écouté mes conseils -on n’écoute jamais les conseils de Cassandre du futur, c’est déjà dur de voir devant soi, on ne va pas s’amuser à scruter l’inexistant.

Finalement Louise était tellement dégoûtée qu’elle m’a envoyé un pruneau. Victor Hugo a tenté de prouver comme un gros macho qu’il est que Louise n’avait jamais tué personne pendant la Commune et qu’elle s’était accusée injustement, c’est faux je l’atteste. Elle ne m’a pas tuée mais elle m’a bien tiré dessus. Et si elle m’a loupée ce n’était vraiment pas sa faute.

Donc nous en étions là quand Beatriz Preciado a débarqué à son tour sur la barricade de Clignancourt. Ça m'a fait à peu près le même effet que lorsque tu marches toute la journée pour arriver sur un site retiré et que tu finis par tomber sur un car de touristes. Beatriz avait vieilli, elle devait venir de 2030 ou quelque chose comme ça et elle m’a prise pour Louise Michel sans doute car elle m’a aussitôt embrassée sur la bouche. Elle ne devait plus très bien y voir ou son géo-loc être en panne de batterie, bref peu importe, ça m’a vénère.
-Connasse, ai-je dit, ça te ferait mal de demander la permission ?!

Elle avait une langue pointue de caméléon qui m’avait coupé le souffle. Louise Michel était stupéfaite de voir tant de gouines à la fois -on aurait dit le Disneyland des gouines- et elle a appelé ses potes au secours.
-Voilà, j’ai dit à Beatriz, tout ça c’est de ta faute. Il faut toujours que tu viennes faire ta star dans le Temps.

Ni une ni deux, elle a sorti son sabre et me l’a passé à travers le cou. Le champ magnétique était de la crème pâtissière pour elle, du béton pour moi, pauvre 2013iste. Je n’ai pas eu le temps de riposter, je me suis abattue sur la barricade en criant :
-Adieu Louise ! Tu es un peu homophobe mais je te pardonne comme j’ai pardonné à Lola Riqueza du syndicat des travailleurs andalous SOC-SAT qui n’a pas répondu à mes avances... !

C'est drôle, dans le passé il n’y a que des gens célèbres. On dirait que les gens méconnus comme moi ont été inventés au 20ème siècle, dans le même élan qui a engendré la démocratisation de l’équitation et l’enseignement de masse. Mais cet équilibre est en train de se transformer. Grâce aux navigateurs et aux téléscripteurs quantiques il y a de plus en plus de voyageurs pour de moins en moins de célébrités.
Il va falloir apprendre à partager.


* Poème de Victor Hugo consacré à Louise Michel.

lundi 28 janvier 2013

Wendoline - remix


Elle arrive à larges enjambées malgré de hauts talons qui surprennent l'assistance. Lance un "salut" dépréoccupé de nord-américaine, se déchausse et pose une fesse sur la table d'école insulaire. C'est une Québecquoise au sourire facile et pragmatique.

-Alors... commence-t-elle. Tout le monde est dans une attente qui confine à l'inquiétude, “elle est très maquillée”, fait remarquer une quarantenaire à lunettes.
-J'm'appelle Mélanie et j'vos vous parler des coups...
En un éclair je suis assaillie par une vision death : elle va nous tendre de grosses carottes et nous apprendre à faire une pipe...
-C'qui fô bien comprindre c'est qu'y a trois types de coups sur terre... J'propeuse qu'on s'assoille et qu'on visuolise sans l'faire...

C'est un début de prise en main, on se sent portées vers quelque chose de bon et rassurées, chacune regarde autour d'elle comme un chien qui tourne pour se poser. Une fois à terre on a un regard de gratitude pour Mélanie. On a toutes mis des pantalons mous et de grosses chaussettes, on retire les bagues et les colliers : il y a des poésies collégiennes au mur et un grand souffle de vide enfantin autour de nous. Ils sont rentrés chez eux. On ne sent plus que ce grand vide balayé par les souffles d'air chaud et plus au fond, cachée au centre de chacune, la charge de violence intacte qui nous a réunies.

… il y o d'abord 1, les coups doux, puis 2, les coups durs... et 3 les coups mortels...

Qui sommes-nous ? Nous avons expliqué l'une après l'autre à Mélanie pourquoi nous sommes là. Nous avons eu peur, nous traversions la rue pour éviter la silhouette, nous enfermions les enfants dans la chambre, il nous serrait les tempes entre ses doigts, nous baissions la tête pour ne pas rencontrer le regard du butor, il nous prenait un doigt et le retournait, il tenait sa chaussure à deux mains, nous levions les mains et le poing joueur partait dans les côtes, il nous a baisées le lendemain, nous griffons l'air, nous lâchons l'arme, nos mains inhibées se détrempent, nous filons comme des proies affolées sur saturday night boulevard, notre peau bleuit sous les manches longues de la terreur.

… les coups doux sur le coude, au tibiô ou à l'aine vont laisser une trace réparable. Les coups durs sur une ôrticulation fragile des pieds ou des mains, contre la rate ou l'foie vont d'minder d'très longs souins. L'coup mortel sur l'artère ou aux timpes vous débarrasse d'un eunnemi armé ou très m'naçant qui en veut à vot' vie.

Nous sommes les Femmes. Nous sommes là par le fait de l'éducation. Nous avons été élevées dans l'idée de Sa force et nous lui déléguons notre protection. La violence est rentrée en nous et nous avons fermé la porte à clé, nous ne rendons pas les coups, nous sommes le sac du boxeur, nous sommes le miroir de l'armoire incassable, nous sommes le mot de trop dans la journée, le steak brûlé quand il ne fallait pas, la gouine de trop, la cause de tout...

… Premièr'mint, connaître les parties faibles du corps mosculin. C't inutile par exemple d'frapper aux bras, aux épaules ou aux cuisses. Deuzièm'mint, la conscience de c'te vulnérabilité. Personne n'est obligé d'tuer, mais l'simple fait d'savoir que vous l'pouvez change complèt'mint la perception qu'vous avez d'l'agresseur.

Nous nous appelons Lucie, Roseline, Béa, Marceline, Chérifa, c'est notre premier jour de stage. Nous apprenons les coups et nous les essayons sur un sac, nous découvrons notre force. La fleur vénéneuse que nous avions au fond du ventre s'entrouvre et grandit.

… la question est d'proj'ter dans l'coup la totalité d'énergie dont vous êtes capoble. J'prinds l'exemple où v'z allez taper dans un ventre. Ben dans c'cas c'est pas l'ventre qu'vous devez tenter d'atteindre dans vot'tête mais carrémint l'mur derrière l'adversaire. L'important c'te aussi d'savoir qu'l'adversaire n's'y attend point du tout. S'il agresse une femme c'est po par hasard, c'est parce que c'te un lâche.Y s'attend justmint à c'que vous vous soyez moins forte et qu'vous sachiez point vous défendre, sinon y l'attaqu'rait un homme. Donc en l'frappant pour d'vrai, vous portez d'jà un coup énorme à sa conscience...

À la fin de première la journée nos mains féminines brisent une planchette de pin de 2 centimètres. Nous avons accepté l'idée de faire mal et appris à ne pas nous faire mal. Le wendo est une pratique d'autodéfense pour femmes, il emprunte ses techniques les plus simples à plusieurs arts martiaux et consiste à briser les conditionnements qui transforment une femme en coussin. Son idéal est avant tout : éviter d'avoir à se battre.

… j'précise ben que c'que vous avez appris là doit rester confidentiel et s'cret. C'n'est point la guerre des sexes c'est la réponse à un état d'choses entre sexes...

Mélanie replie son matériel qui prendra avec elle la route de Tours, Paris ou Liège. Quand nous sortons du stage les hommes du saturday night boulevard sont déjà là avec leurs bras tatoués, ils ont tous un peu l'air d'agresseurs potentiels. Nous réapprenons à les voir avec notre nouveau corps, nous les regarderons demain un peu plus amicalement.

Nous finirons par les voir avec autant de sentiment qu'un lapin blanc, descendant comme les autres vers la mer avec un cœur adolescent de 17 ans.

samedi 10 novembre 2012

Jane B. in Morocco - Vies inventées, 4


“Si je quitte l’Afrique pour ne plus revenir, ce sera parce que j’y aurai vu exactement ce que j’ai trop voulu posséder sans pouvoir le posséder.”

Tanger, années 50.
Elle fait le marché avec sa Tête de Dahlia (comme l’a dit Truman Capote), elle cherche des indications pour se perdre.
Lorsqu’elle s’invite à l’Aïd es Seghir, elle fait la poule en levant les bras pour signifier qu’elle apportera le poulet ; lorsque elle propose de se joindre à l’Aïd el Kebir, Chérifa pointe des cornes sur sa tête, lui fait “bèèèè” et ajoute “merci” : il faudra payer le mouton.
Bien sûr, Bowles n’ignore rien de ces attentes ; comme elle n’est pas non plus millionnaire elle négocie : les chèques que lui envoie Paul, le prix de ses nouvelles, les envies de Chérifa, comme de voyager ou de faire du tennis...

“Je suppose qu’il faut serrer les doigts et leur donner juste la quantité d’argent nécessaire pour qu’ils y trouvent un bénéfice, et qu’ils n’aient pas honte devant leurs voisins”.
Sa préoccupation quotidienne : assurer à Tetum et Chérifa une alimentation décente, du poisson, de la viande, simplement pour qu’elle “vivent vieilles”.
Jamais elle ne se plaint d’un quelconque harcèlement de sa protégée. Quand elle est dans la dèche, Chérifa demande à retourner travailler, et Bowles l’approuve, rien d’autre.

Mais son état se détériore. Elle fait de plus en plus état de difficultés à écrire, boit et fume abondamment depuis longtemps, mélange toute sorte d’alcools à toute sorte de drogues ou de médicaments, connaît de terrible accès de tension, de panique ou d’abattement.

En 1955, elle revient démolie d’un voyage à Ceylan où elle a rejoint Paul. Elle dit toucher le fond, avec la certitude que ce qui aura lieu demain ne ressemblera plus jamais à ce qui a déjà eu lieu... Cette phrase étrange que je retrouverai des années plus tard sur sa tombe espagnole : el futuro nunca se parecerá a lo ya pasado, Jane Bowles.

En 1957, à la suite d’une dispute avec Chérifa, elle subit une attaque cérébrale suivie de séquelles aphasiques, motrices et visuelles. Elle a 40 ans.
La situation politique au Maroc force les Bowles à quitter Tanger pour le Portugal, son état se détériore encore. De New York, où elle est revenue pour se soigner, elle évoque son cœur brisé au sujet de Chérifa, lui fait envoyer de l’argent, se remet peu à peu de son attaque.

En 1966, les Bowles retournent à Tanger. On la retrouve buvant au bar de l’hôtel Parade, distribuant des chèques à la compagnie, puis du liquide...
La suite est un long cauchemar de 7 ans. Elle est à deux reprises placée en hôpital psychiatrique (où elle subira de multiples électrochocs), revient à Tanger, retourne en Espagne où elle mettra 6 ans à mourir, muette et absente, sous le tendre regard des sœurs de la “clinique des anges”, à Malaga.

“Elle savait qu'elle ne serait pas heureuse car les rêves des déments sont les seuls à se réaliser.”




N.B. : Jane Bowles a laissé derrière elle trois livres entiers et achevés qu'on se brimerait d'ignorer : un roman (Deux dames sérieuses / Two serious ladies), un recueil de nouvelles (Plaisirs paisibles / Plain pleasures) et une pièce (Sa maison d’été / In the summer house)...

vendredi 10 août 2012

Jane B. in Morocco - Vies inventées, 3


“Je suis lente et stupide mais décidée”

Au Maroc, Jane Bowles se met une troisième oreille.
Ce qu’elle aime dans la vie tangérine, c’est une sorte de confusion apparente qui atteint toujours son but, à son image en quelque sorte. Ce sont toutes ces choses étonnantes qui se résolvent comme par miracle : une fête religieuse avancée de cinq jours au dernier moment, la soupe Herrira qui arrive fumante des lointains quartiers de Tanger, en quantité suffisante pour tous... “Ces choses marchent pour les Arabes, non pas en raison d’une loi du hasard mais parce qu’une telle absence de concentration, ne fût-ce que sur l’avenir proche, permet à toutes sortes de rythmes mystérieux, dont nous n’avons plus la maîtrise, de s’épanouir...”

Bowles fait le tour des “entrées” : d’abord savoir qu’il y a deux mondes, les hommes et les femmes, et qu’il faut parfois en passer par les hommes pour accéder aux femmes. Ensuite comprendre ce qui se cachait derrière les rires et les petits cadeaux de la casbah : Tetum est la tendre amie de Zodélia, tout cela file aussi clairement qu’une procession de campagne en pleine nuit.

“Leur relation est une lutte pour le pouvoir, un jeu arabe appelé tla el fouq, le jeu du chien qui occupe la position du dessus.”

Jane Bowles se dit désespérément amoureuse de Tetum, au point de vouloir quitter Tanger, quand elle fait la connaissance d’une autre paysanne nommée “Chérifa”. Or Chérifa est entichée de Boussif, un veuf se refusant à épouser une paysanne qui de surcroît ne porte même pas le voile. Jane s’entremet entre eux, et d’une certaine façon se sert de Boussif pour fréquenter Chérifa, qui n’a aucune envie de la voir seule...

L’approche de Chérifa sera très longue, et curieusement (pour une étrangère aux mœurs équivoques), facilitée par les fêtes religieuses. C’est à l’occasion de l’Aïd es Seghir d’abord, puis de l’Aïd el Kebir, que Bowles parvient à s’introduire dans la maison de Chérifa et à y passer la nuit. En revanche elle se désole de ce que Tetum ne boive pas, ce qui aurait contribué à la déraidir. Scandaleuse et innocente, boîteuse danseuse, elle passe les lignes.

Elles vont vivre près de 5 ans ensemble. Ce qui les unit mérite peut-être de ne pas être nommé. Elle m’embrasse, dit Jane, se montre très tendre et pleine de sentiments exquis, puis s’allonge sur le lit et dit : maintenant, dors. Les ami(e)s des Bowles voient en elle une personne ennuyeuse, désagréable, intéressée et menaçante. Une brève relation charnelle, qui ne semble pas avoir été une réussite, ne décourage pas Jane. Contrairement à Paul elle n’a pas choisi de beaux artistes ou de beaux poètes mais une “paysanne inculte qui n’a jamais visité Fès”... Et ce n’est pas pour rien.

Ce que Chérifa lui offre, c’est d’entrer dans la vie marocaine, de constituer une maisonnée où recevoir des femmes arabes, avoir des chats, un chien, un perroquet vert capable de dire “mon nom est Seth”. C’est une invention domestique directement branchée sur le marché à grain et le bar de l’hôtel Parade, où Jane Bowles biberonne sans égard pour sa santé de plus en plus borderline... Ce que Bowles offre à Chérifa, bloquée par le célibat, c’est de quitter la maison familiale, d’avoir “une chambre à soi” et bientôt une sorte d’autonomie financière -que les riches Américaines taxeront de cupidité, sans jamais faire retour sur leur propre salaire d’épouses.

Qui d’autre que Bowles songerait à s’acheter une vie de femme arabe dans la casbah si l’on considère qu’elle ne “vaut” rien pour des yeux occidentaux ? Chérifa n’est ni une idylle orientale ni une relation tarifée, c’est un échange où ce qu’on donne de part et d’autre ne rentre dans aucune de nos codes (se marier, s’offrir un domestique, une amante, un ouvrier, une danseuse). Et c’est sans doute la raison de l’interprétation la plus soupçonneuse de l’histoire.

En 1957, après une dispute avec Chérifa, Bowles connaît une première attaque cérébrale. Elle a consommé une confiture de kif offerte par Chérifa. Tout le monde en prend à Tanger, mais c'est assez pour conforter la thèse de l'empoisonnement. Jane n'a jamais vraiment démenti. Face aux mises en garde elle hausse les épaules ou plaisante : mais elle essaie de me tuer tous les six mois ! Bowles est tout à fait capable de se détruire seule comme le montre sa consommation d'alcool, notamment face à la difficulté d'écrire.

Elle sait que le silence et le vide sur la mer de Ceylan sont bien plus redoutables que les sortilèges chérifiens.

“Il se peut simplement que je sois horrifiée de me réveiller et de ne pas me retrouver en Afrique.”

mercredi 18 juillet 2012

Jane B. in Morocco - Vies inventées, 2


Quand on va vivre ailleurs, au début, on met beaucoup de temps à arriver. Tout est étonnant, comme placé à distance ; là où le corps s’est déplacé l’esprit n’a pas entièrement déménagé. On reste prisonnier de son ancien monde, on dit qu’on rentre chez soi quand on retourne dans son pays... jusqu’au jour où quelque chose se renverse. Quand ce jour arrive c’est le pays étranger qui est devenu sien, c’est dans ce pays qu’on a envie de rentrer, qu’on se sent chez soi, tout en devenant étranger à son propre pays. Ce moment de bascule qui peut tarder -et même ne jamais survenir chez certaines personnes- a peut-être été immédiat chez Bowles. Parce qu’elle était out in the world, comme elle dit, bien avant le départ.

Très vite elle est captée, fixée, hypnotisée par Tanger. Elle renâcle à retourner aux USA, fût-ce pour assister aux concerts de Paul. Elle n’ira que malade, ou forcée, notamment par la mise en scène de sa pièce en 1953. À son arrivée en 1948, elle a déjà publié un “roman” sidérant (écrit à 23 ans), mal compris de la critique mais salué par les plus grands écrivains américains.
Que fait-elle ? Elle apprend l’arabe et va s’enraciner dans la kasbah, au fin fond des ruelles de M’Salah qu’elle adore, dans la pénombre des patios marocains où l’on devine à peine des silhouettes de femmes en haïk.

Et pourtant ce n’est pas une aventurière. Elle a toujours l’air d’avoir peur, voire d’éprouver une vague nausée. La crasse des lieux, les rituels d’échange qu’elle ne saisit pas, l’incompréhension de ces femmes qui lui demandent où est sa mère, pourquoi elle, une Américaine, n’est pas dans son pays. Elle peine partout à comprendre et à se faire comprendre, notamment face à la valse des dialectes, mais elle manifeste une capacité de pénétration insensée.
Très préoccupée de questions alimentaires et domestiques qui la relient plus précisément encore que son mari à la matérialité de la ville, elle finit par trouver une entrée dans le marché au grain, dont elle devient une fidèle. C’est la porte du territoire des femmes.

Elle les désire, elle a perçu certaines affinités particulières entre elles totalement ignorées de leur entourage ; ce désir la guide et l’aiguillonne sans qu’elle se pose jamais la question de son danger, ou de sa prohibition.
La question c’est comment ces femmes d’une autre culture perçoivent cette Américaine qui traîne seule dans les souks et les ruelles désertes.

Une scène de Plaisirs paisibles évoque une Américaine abordée dans la kasbah par une certaine Zodélia, qui lui montre un porc-épic mort au fond d’un panier. Zodélia emmène “Jeanie” dans une boutique où elle lui fait acheter des gâteaux moisis, puis dans une maison où sont réunies des femmes. C’est là que Jane découvre pour la première fois “Tetum”, une paysanne âgée qu’elle appellera la “Jaune de la Montagne” et qui devient son premier objet de fixation.

Un dialogue à la fois drolatique et méfiant sur la présence de Jane au Maroc nous retrace le malentendu culturel en direct : Tetum ne comprend pas que Jeanie ne soit pas dans sa maison avec sa mère, celle-ci répond qu’elle vit dans un pays où il y a beaucoup d’automobiles et de camion... La paysanne tranche d’un air qui n’admet pas de contradiction que “c’est bon les camions”... Toutes les femmes hochent la tête : “c’est très bon, les camions...” Les Marocaines ne comprennent pas davantage pourquoi Jane passe une moitié de sa vie dans un hôtel “avec des amis chrétiens” et l’autre moitié “dans une maison musulmane avec des amies musulmanes...” Jane répond qu’elle ne sait pas. On demande si elle n’est pas folle, Zodélia répond que non : les femmes sont tordues de rire sur leur matelas. Finalement on prend le thé, on mange les affreux biscuits et le reste est offert aux amis chrétiens avec qui l’étrangère retournera manger dans son hôtel.

Une constante chez Jane Bowles est le besoin de coïncider avec l’objet de sa peur dans l’espoir d’y découvrir quelque chose de plus grand que ce qu’elle croyait.
Sa perception du monde dans lequel elle pénètre est hypnotique : les théières inépuisables qui ne manquent jamais de thé à servir, le bleu de chaux, les joues, les phalanges tatouées de croix bleues : elle décide de tenter de vivre autant que possible avec ces femmes et de les avoir à demeure. Bien évidemment, elle n’ignore pas les dangers. Notamment qu’il n’est pas question d’être “seule” avec l’une d’entre elles (un nommé “Boussif” accompagnera régulièrement ses rencontres avec la seconde élue), et encore moins d’entretenir des amitiés “coupables”...

Je vois dans ce passage de frontière, dans cette amitié hors-limite de part et d’autre d’une langue opaque et d’une illisibilité permanente, le culot dont sont capables les grandes angoissées ou peut-être les vraies laissées pour compte.