mercredi 26 octobre 2011

Faire un porno sans Rocco - Pornotopie again


1. Prenez une cloison légère type hlm, percez-y à hauteur de ceinture un trou de 7 cm de diamètre environ : ceci s'appelle un glory hole. Penchez-vous sur le trou avec un air de mystère. Qu'en sortira-t-il ? Qu'adviendra-t-il de nous ? Pleuvra-t-il demain ? Où en es-tu de ta méditation historique ?

2. Choisissez un godemiché si possible souple, de la taille et de la coloration de votre choix (une teinte sombre a plus de chance de tromper le regard). Vous y aurez préalablement creusé, au moyen d'une aiguille à tricoter légèrement chauffée, un canal longitudinal allant de la base au prépuce dans lequel vous aurez inséré un tube flexible relié à une poire à lavement remplie d'on ne sait quoi (de l'encre, du sang, de l'eau de vie, un banal shampoing recolorisé peut déceler une certaine dose d'entrain parodique).

3. Installez la caméra à distance respectable (pour vous donner un minimum d'espace de jeu), vérifiez le cadrage et lancez l'enregistrement.
Vous pourrez embaucher une complice pour tenir le godemiché de l'autre côté de la cloison, le faire saillir tout doucement, se cabrer ou frétiller d'aise selon les besoins de l'action. Si vous n'avez pas de complice fixez-le à la cloison et ça fera aussi bien l'affaire.

4. Vous allez vous livrer avec la pièce à un savant jeu de caresses, de chiquenaudes, de déclamations politiques et/ou de succions destinées à donner l'illusion du vivant. Selon vos ambitions, vous pouvez décider ou non de vous livrer à un flirt plus poussé avec l'objet, l'accueillir entre vos cuisses, le rejeter, l'engager plus avant si vous le sentez, face au mur, dos au mur, entre vos seins, sous les aisselles, selon votre bon plaisir. C'est à vous de décider de la douceur ou de la violence de l'assaut : surtout ne jamais consulter que votre désir.
Vous pouvez également, au fur et à mesure de votre fièvre chorégraphique, libérer quelques gouttes de l'exsudat contenu par la poire (une pression suffit), vous en barbouiller le visage ou les cuisses ou bien le recueillir dans un verre à pied ou à whisky.

5. Si un noir liquide vous explose à la gueule, vous avez toutes les chances d'obtenir un effet de comique dysjonctif. Rose si c'est un opus queer zone, vert si vous avez une commande de l'office du développement durable, et si c'est rouge, n'hésitez surtout pas à afficher vos convictions révolutionnaires : “L'artiste c'est l'explorateur, celui qui va dans la zone rouge et en ramène des infos.” Ou pourquoi pas “Non aux violences conjugales” s'affichant en bas de l'écran. Plus commun ? Tout est possible.

J'ai vu ce film banal et bon marché. Il ressemblait à toutes les scènes glory hole de la création sauf qu'il distillait, au fur et à mesure de son déroulement, un doute. Un objet inanimé risque toujours de dénoncer au regard attentif sa véritable nature. Tout est affaire de conviction. Nous sommes tout à fait prompts à croire que de l'autre côté d'une queue et d'une cloison il y a -forcément et nécessairement- un homme. D'ailleurs il y a toujours et la plupart du temps : un homme (à supposer que l'on sache bien au juste ce qu'est un “homme”). Sauf que l'absence d'homme voire de corps produit au fond la même scène -avec un minimum de talent : il y a toujours ce que l'on veut qu'il y ait. Qu'est-ce qu'un homme (sans majuscule) : ce qu'il y a au bout d'une queue ? (soit au choix : rien, 8 siècles de propagande hétérocultuelle, une femm, un ôm, une poire à lavement).

Il y a de l'homme sans homme, de la queue sans homme, de l'éjaculat sans homme, du coït entre la feuille et le caillou, du corporel sans corps. Il y a autant de croyance chez Dreyer que dans PorniX diffusion Paris 10ème, la religion sexuelle se fiche des corps. Faites-en ce que vous voulez, rhaaaaa.

Revenez-y le 77ème jour, le ventre gonflé comme un wagon. Accouchez de l'histoire, d'une scie, d'une harpe, d'un hyène tachetée comme les chèvres de Laban. Penchez vous sur le glory hole de votre fécondité auteuriste, mettez-y de la micropolitique, du Bach, de l'Ubu reine, du drama queen et recevez de nouveau un seau de peinture dans la tronche : le x n'a aucune espèce de limite conceptuelle. Un peu comme Pinocchio* ou l'Odyssée* : c'est le récit sur lequel on peut tout écrire.


* Je songe à l'excellent et ignoblissime Pinocchio de Winshluss, prix Angoulême 2009

 * Je songe à moi (!)
  http://negroticon.blogspot.com/2011_05_01_archive.html 

   PS : Toute production visuelle est évidemment la   bienvenue...

mercredi 19 octobre 2011

Bang bang (II) Scène de la vie quotidienne au commissariat


L'AGENT DE LA FORCE PUBLIQUE

-Vous voulez déposer une plainte ou une main courante ? Bon parce que la plainte c'est pas pareil, il faut d'abord aller à l'hôpital, faire constater les coups et revenir avec le constat...
-Ah alors c'est une main courante. Une main courante c'est facile, pas d'examen, pas de certificat, vous dites ce que vous voulez...
-C'est qui la victime, c'est vous ? D'accord, c'est vous.
-À votre domicile ? D'accord. Mais c'est qui cet homme qui vous a frappée à votre domicile ? Vous le connaissez ? Vous le connaissez sûrement...
-C'est le mari de madame ? Madame, c'est votre mari ? Votre mari a frappé madame?
-Donc vous me dites que votre mari, là, au lieu de vous boxer vous, il a boxé madame...
-Comment ça, vous trouvez ma remarque étrange ? Le mari de madame vous a bien frappée non ? Alors allez vous asseoir, mesdames, et on vous appellera...

Le mari de madame hi hi, le mari de madame

Quand on les rencontre on ne sait pas pourquoi ils sont mariés. Des gens mariés, c'est immédiatement légitime, y'a rien à dire, ça n'a pas de contenu. C'est beau et fort dès le départ. Ce qu'ils y mettent, que ce soit de l'amour, du plaisir, de l'estime ou un pamplemousse, c'est pareil. Ça pourrait aussi bien être un crédit revolving ou un contrat de location, dans le contrat on regarderait les termes, là on ferme les yeux, on ne regarde pas, c'est sacré le mariage. Il ne faut surtout pas y mettre les pieds. Quand les gens commencent à vous mettre dans cette chose on ne le sait pas. Les enfants grandissent là-dedans et ne s'en aperçoivent pas, ou plus tard. Qu'ils sont dans la haine, dans un amour qui les dépasse ou dans un crédit à fort taux d'intérêts, ils mettent des années à comprendre qu'ils ont grandi dans quelque chose qui n'était pas eux.

Là c'était un beau couple, M. et E. Un bel alliage honorant la mondialisation. Il y a donc eux, cette boîte de Pandore dans laquelle on ne regarde pas, et moi : je suis l'amante du couple.
Si tout avait été bien fait j'aurais été l'amante du mari. Ça n'aurait pas posé de problèmes amante du mari, on ne prend pas de coups pour si peu. Mais voilà, moi je serais plutôt l'amante de l'épouse. Je dis plutôt parce que ce n'est pas trop clair pour le mari. Et pour l'épouse aussi ces choses mettent du temps à se savoir : les maris on leur appartient, c'est comme ça. Logiquement, si elle est à lui et moi à elle, alors je suis aussi à lui. L'épouse est dans ce film sans le savoir, ce film beau et fort qu'on ne passe jamais mais dont on rêve juste un peu au moment de se marier. Mien tien. Cette femme est à moi disaient ces pauvres enfants. C'est là ma place au soleil.

Moi une gouine

Les invités sont au salon. Ils sont venus pour la saisie de l'appartement de E. Ce sont de bons amis. Sachant qu'en resserrant les rangs on peut boire et pourquoi pas fêter un désastre. Elle paie son appartement depuis des années. Pendant des années les dettes de son premier mari ont rongé l'appartement qu'elle payait. C'est fini. Elle va quitter l'appartement. Les amis demandent qu'est-ce qu'on peut faire ? on leur ressert un coup. Elle dit aussi qu'elle va divorcer. Du second mari.
Elle a tenté de passer la main à travers les barreaux ; elle ne sait pas comment passer le corps. Sans en passer par la violence ou l'alcoolisation. Le second mari, lui a toutes les clés.

Il a cette manière habile et insidieuse de s'emparer de nos besoins, il nous ressert dans nos verres, il est dans le couloir, il va nous chercher du tabac, j'insiste pour lui donner de l'argent, il a toute prise sur la question : se rapprocher, feindre une étreinte amicale et câline, me coller sa queue entre les jambes. À deux mètres de nous de l'autre côté de la cloison sont les conversations calmes, les couples sages, le glacis barge et despotique de la normalité dans toute sa splendeur schize. Je le repousse deux fois. Je le laisse haletant devant son attirail nespresso de clooney levantin. Comment ai-je pu ? Moi une gouine, me refuser à lui ? Toi un Turc, moi une gouine. Que se serait-il passé si j'avais été seule ?

À six heures du matin les invités sont partis. Je n'ai rien dit, E. veut quitter la maison. La décision la prend, comme ça. Nous prenons la fuite. Nous roulons sur les axes déserts, il n'y a plus que l'œil rouge des rats et le silence. Et les téléphones qui nous rattrapent. Lui devenu maître moral, la fille de E. qui s'adjoint au maître moral pour ramener la mère à la maison. On dirait un rapt romain en Suzuki. C'est une nuit lucide, une expropriation calme et belle. À l'arrivée j'ai la fille dans le téléphone, je lui dis que le maître moral de la maison serre les gouines dans les coins. Il sait maintenant. Tout le monde sait. Quand il rappelle sa voix est définitivement mutée dans la maîtrise de la terreur : salope, ordure, pourquoi tu as ?

Un beau matin il y aura dans ta vie un choc sourd, cette fureur martelant à la porte, l'épouse ouvrant au maître moral en tenue de nuit, les yeux dans les yeux impossibles à baisser et le premier coup, qui part toujours du plus fort.

L'AGENT DE LA FORCE PUBLIQUE

-Euh, et vous madame, qu'avez-vous fait ?
-J'ai couché avec lui et c'était bon.
-Vous pensez l'avoir calmé au sujet de Madame ?
-J'aimerais qu'il l'encule pendant qu'elle me baise et qu'on le gode tour à tour.

mercredi 12 octobre 2011

Bang bang (I)


Aujourd'hui j'ai acheté une bombe lacrymo.
Je suis passée par plusieurs étapes pour la trouver. Le magasin d'armes heroic fantaisy de la rue de Rome qui expose une impressionnante collection de colts, fusils et mitraillettes à billes (en fait un stock limité à l'agressif fun et ludique), l'armurier du cours Saint-Louis dont le rideau était baissé (aurait-il subi une attaque à main armée ?) et finalement l'une des boutiques Empereur du quartier Noailles qui s'est avérée être -comme de bien entendu- the good place.

Empereur est de toutes façons la bonne adresse pour tout. On y trouve des pieds de sommier en verre, des fers à repasser de voyage, des cages à grillons, au moins dix catégories de chaînes vendues au mètre et des employé-es sacré-es qui vous accueillent comme si l'ampoule que vous cherchez était destinée à la Nasa. Il peut paraître étonnant de trouver une arme de défense dans un temple des arts ménagers (“Empereur, depuis 1827”), mais en fait Empereur est le temple de l'introuvable, ce n'est pas moi qui l'ai dit c'est un journaliste des Échos. Un lieu aussi plein d'objets qu'on ne saurait nommer est une bouffée d'azote. En plus, ce qui ne gâche rien, il est plein de lesbiennes, je le vérifie chaque fois. Et aujourd'hui comme naguère : deux couples en cinq minutes, comme si Empereur était plus à même de satisfaire leurs besoins que les 3G.

Pour revenir à ma bombe, c'est au rayon coutellerie que je l'ai trouvée. Même ici, sous ce plafond de lames diversiformes, les gardiens du temple étaient complètement doux et méthodiques. Une dame m'a menée vers un homme demi-jeune, de petite taille, déjà un peu dégarni ; il a accueilli ma requête avec une sorte de tendresse désolée. Je me demande ce qu'ils pensent, quand une personne arrive avec ce genre de commande ; j'ai eu l'impression de faire un aveu grave, comme à un médecin auquel j'aurais révélé une arthrose terminale. Le vendeur m'a détaillé les différentes tailles et la législation en vigueur, il m'a conseillé la plus petite (on ne pousse jamais à la dépense chez Empereur) et il est allé me la chercher.

Sous les présentoirs vitrines il y avait un "sécateur à doigts" fait de deux bagues (pour enfiler les doigts) et d'une double lame. Ça aurait pu faire une arme aussi, un truc discret et peu encombrant permettant à tout moment (par exemple gardé dans la poche) de couper un nez ou des oreilles. Un bel objet, étrange et puissant comme un lapsus. Une fois revenu, le vendeur a tenu à m'expliquer l'usage de la bombe. Ce n'était pas du tout dans sa fonction de vendeur mais je le sentais dans mon camp, il était devenu partie prenante de ma défense : faites attention à la direction du vent, tenez-vous à distance, là comme ça, s'ils sont plusieurs balayer de gauche à droite, surtout savoir que si vous la sortez c'est pour vous en servir, pas de sommations, tirez tout de suite.
Il m'a montré comment la cacher dans la manche,  me l'a tendue avec précaution. J'ai demandé en effleurant le pressoir du doigt s'il y avait un cran de sécurité, il a fait un bond d'un mètre en arrière. J'ai la violence entre mes mains.

Pour cinq euros j'ai eu la bombe et le cours. J'ai aussi pris le fer à repasser de voyage, un très petit fer rouge et noir qui chauffait trop à son goût, j'ai payé, il a relevé la tête avec des yeux humides en me disant : j'espère que vous n'aurez jamais l'occasion de vous en servir. Comme s'il savait qu'il m'était arrivé une chose terrible.

Il faisait très beau ce jour là, la douceur de l'air sur le cours a manqué de me faire exploser le cœur. Je suis revenue dans la boutique et j'ai dit au vendeur que j'étais désolée de lui avoir fait peur. Il a souri. J'ai pris un vélib et je suis partie pour Malmousque.
L'objet ne pèse pas comme les autres dans mon sac, à chaque fois que je l'effleure je pense au moment où je m'en servirai.

Je me demande s'il arrivera seul ou s'ils seront à plusieurs, si je les verrai venir où si je sentirai une main sur mon épaule. Si j'aurai le temps de fouiller dans ma poche avant que mon sourire ne se fige.

samedi 17 septembre 2011

"Tu la veux, tu la prends" (3/3)


Scène d'enfance anthropophage
Quand nous sommes en colère, nous nous vengeons sur le con doux et chaud de ma mère. C'est un con prolétaire et oriental qui peut tout supporter dans l'existence.
Ça commence généralement comme ça : on est au repas du dimanche, le père penché sur la soupière se met en colère et dit oooh, mais ça sent la merde. Il tente d'écraser son poing sur la tête de mon frère, et n'y parvenant pas (mon frère est un renard), le plonge dans la soupière. Pendant ce temps il (mon frère) se touche frénétiquement ses petites parties compressées par le short éponge bleu et et le père m'ordonne toi, tu vas donner la main à ta mère ! en tentant de garder son air de fou sérieux et abruti.

Comme je ne suis pas d'accord, je veux dire pour jouer le rôle de la fille de l'histoire, je mets délibérément le pied dans la soupière pleine de sauce au vin et le père s'en prend plein la tronche.
Je ne veux pas qu'elle saute par la fenêtre mais je ne veux pas non plus être comme elle. Attention, dit le père, elle va sauter par la fenêtre ! Et nous nous accrochons tous aux anses de la soupière en tentant de replacer de force le couvercle (on se coince les tendons et les os au point de grandir tout tordus, mais puissants).
Je ne veux pas non plus être comme mon frère : lorsque le père s'emporte, sa petite queue retombe toute molle sur le skaï-velours vert de la chaise et son regard devient vide comme un aquarium. Mon frère adore glisser son petit bâtonnet dans la soupière et pisser dedans (pendant que le père boit et joue aux cartes) mais on ne peut pas compter sur lui, je veux dire stratégiquement, c'est un zéro politique.

Le con de ma mère sert de frigo, garde-manger, portefeuille d'allocations familiales, elle peut endurer la vie et la mort sans jamais rien perdre de sa douceur, même quand le père se met très en colère, qu'il ferme le poing comme un lanceur de marteau et se met à cogner la tendre porcelaine sauce-au-vin de ma mère en éjectant l'ail marine du fond : et rha et tiens, et prends ça ! nous faire manger du lapin à la merde !
Quand on a fini, c'est fou comme a largement dégueulassé le monde au-delà de son con (qui n'est ni un nomos ni une phusis mais seulement boîte à rythme et électromagnétisme) ; la sauce au vin resplendit sur les rideaux blancs, le chien a dégueulé de terreur sur la moquette (car nous avons aussi un chien un peu frisé et pédé sur les bords qui s'avère être le seul éphèbe de la famille et noir) : c'est ma mère qui va nettoyer l'écharde et le sang alimentaire dès lundi matin, à peine serons-nous partis aux champs du travail et de l'instruction de masse.

J'ai fait mes mathématiques et mes universités avant de les conchier. Il n'y a pas d'Autre, pas de Majuscule, pas de Concept, la Pensée est un filet bien trop large pour attraper le vent coulis de son con ravagé. Dans mon lit j'entrevois des histoires sauvages à maille ultraminusculaire, pleines de vermine scopique. Comment elle se relevait tous les jours avec ses yeux rougis et sa constance soupière -elle n'a jamais sauté grâce aux menottes ramenées par le père dans sa salopette mais je voyais de la fenêtre l'endroit où elle imaginait s'écraser (un parterre de roses blanches au lieu du bac à sable infanticide). Je n'ai pas oublié son odeur de violette,  je tue, j'ai appris à tresser court pour la retenir, comme un plaisir retardé.

lundi 12 septembre 2011

"Tu la veux, tu la prends" (2/3)


Folklore alpin
Aujourd'hui il me semble qu'il nous manque un mot pour décrire quelque chose de bien plus courant, de bien plus massif que le viol -déjà scandaleusement courant- qui marque toutes les histoires de femmes pendant cette durée de leur vie où elles correspondent au désir des hommes. C'est la tentative de forçage banale, même pas désignée, même pas consciente parfois qui précède l'accès à une relation dite consentie.

Au même âge à peu près, tous les mercredis d'hiver dans l'autocar qui nous menait au ski, il y avait pour les filles imprudemment assises dans la zone des trois derniers rangs séance de pelotage. Une sorte de folklore scolaire qui faisait partie de la sortie, un peu comme l'alcoolisme et la bile proverbiale des chauffeurs. C'était la fête aux filles, dès les aurores. On les voyait remuer comme des animaux mous, repousser les mains d'un air las, disparaître sous la grappe préadolescente qui changeait de place autour d'elles pour mettre la langue, toucher un sein ou malaxer l'entrecuisse. Et ce n'étaient pas des Arabes, c'était la bande vedette du collège, les plus grands, les plus fashion, les plus sportifs, ceux qui occupaient la zone caïd de l'arrière-car où l'on a droit sur tout, se vautrer sur un corps ou mettre les pieds sur les sièges, c'était égal.

Elles ne se plaignaient pas. Personne ne disait rien. Celles qui avaient définitivement cédé avaient leur place imposée auprès des peloteurs dédiés ; l'important était simplement de tout faire pour ne pas  atterrir dans la zone. Plus on était jolie, plus on montait en graine, plus on avait de chance de se retrouver à l'arrière. Ça gueulait “la rirette” dans les bouches des petits 6èmes-5èmes à l'avant et ça faisait shlurp shmack floc au fond, dans un buisson de mains moites et de pull-over rossignol tirebouchonnés, le "coq sportif" à hauteur de téton. Les 4èmes et les 3èmes étaient rabattues au fur et à mesure que leurs charmes naissants se faisaient remarquer, on les voyait parfois se lever, changer de place en essuyant la bave sur leur bouche ; les moches, les chiantes, les invisibles et les porteuses d'appareil dentaire chantaient l'œil rivé sur la route et les crêtes lumineuses tout en ignorant les choses terrifiantes qui se passaient dans leur dos (la zone X).

Le jour où mon tour est arrivé, j'ai eu les langues dans la bouche, les mains sur moi et je suis restée là comme un veau d'abattoir à battre des bras en attendant que le trajet finisse. À se demander si les filles ne construisent pas leur sensualité sur la force et le subissement. Au retour, je suis montée suffisamment tôt dans le car pour éviter la zone. C'était fini pour moi, c'était le tour d'une autre.

L'affaire DSK a fait soi-disant se lever dans les couches calfeutrées de l'opinion la conscience d'une complicité collective avec le violeur. Mais ce n'est pas seulement de viol qu'il s'agit. Pour parvenir à cette toute-puissance désinhibée sur le corps d'une femme il faut avoir vécu des années et des années de forçage, de pelotage, de harcèlement naturel, intégré, toléré, presque une tradition dans l'apprentissage sexuel du jeune mâle. Tu ne te laisses pas pénétrer ? Je te coince, je me couche sur toi, je me frotte. Si ce n'est pas une pipe ce sera une branlette, “tu la veux, tu la prends”. Comme tu n'es pas un tueur et que tu respectes les lois, tu vas tenter d'arracher à la zone confuse de la promiscuité un truc bénin et toléré, une main, des fesses, une cuisse, qui te permettront de te soulager sans risque pour toi. Et d'une certaine manière, plus c'est volé, plus c'est maraudé, plus c'est bon.

Dans l'acte sexuel, Lilith refuse d'être placée sous Adam pour des raisons que l'on veut symboliques (récuser sa position d'inférieure) ; elle ne manque pas non plus de raisons concrètes. Cette position du “missionnaire” enseignée aux sauvages Mélanésiens par leurs évangélistes, c'est aussi la posture du violeur et de l'engrosseur. Elle donne à l'homme l'avantage du poids, elle lui livre Lilith maîtrisée, neutralisée, vaincue, comme au combat. Elle garantit que la semence ne se perdra pas, que les efforts du mâle ne seront point détournés vers le plaisir féminin, qu'il fera d'elle à peu près tout ce qu'il veut quoi qu'elle en ait. En acceptant la position, Lilith aurait d'avance concédé à Adam la possibilité d'ignorer, de contrarier ou même de forcer ses désirs : une fécondation indésirable, un acte réitéré sans consentement, un abus pénible ou douloureux ne font jamais un viol.

Mais elle n'a pas accepté. Et c'est la raison pour laquelle il nous faut imaginer Lilith heureuse. : “elle ne fut pas faite de terre rouge, comme Ève, mais de matière inhumaine...” *


*Marcel Schwob, Lilith cœur double

jeudi 8 septembre 2011

"Tu la veux, tu la prends" (1/3)




Rossignol
Le viol n'a jamais été un drame dans ma vie. Juste une petite flaque grise à l'arrière-plan des rencontres qui draine un doute sur tout. Parce que j'ai eu de la chance en fait : de viol il n'y a pas eu. Il y a eu tentative et même trois fois ; j'en suis toujours sortie.
Je n'ai aucune leçon à donner à celles qui ont cette césure dans leur vie, celles qui n'ont pas eu la chance. Elles ont rencontré l'homme armé, l'adulte trop fort pour l'enfant, n'ont pas évité les poings et les pieds de la bande au cerveau cramé, n'ont vraiment pas eu de chance.
De là à ce que trois tentatives brouillonnes et avortées m'apparaissent comme une chance, il y a un pas. Un pas banal et violent, étouffant.

La première fois c'était à 13-14 ans. Ce genre d'âge où le corps explose d'un seul coup, la colonne part dans le mauvais sens : il faut pour éviter le corset arrêter tous les sports, se faire un tas de muscles auxquels on n'a jamais pensé.
Je revenais donc d'une séance de kiné sur le chemin bien connu de mon ancien collège, traversant l'une de ces cités pauvres où je m'étais fait mes premiers amis cancres.
IL me suivait, petite silhouette au loin qui s'est fait remarquer par un geste au moment où je me retournais : la gerbe d'étincelles de sa cigarette crânement frottée contre un mur (j'ai envie de dire un geste de prédateur). J'ai oublié le geste, j'ai poussé la porte de l'immeuble et un étage plus tard IL me doublait.

C'est un tout jeune, mon âge ou peut-être moins, plus petit que moi. Sans un mot il referme son poing sur ma motte et ne la lâchera plus. Cette scène lente et farouche va durer, comme un combat dans l'eau. J'ai oublié ses mots, il ne dit pas grand chose, me demande de l'embrasser ou tente de le faire, refuse de me lâcher, me dit de le toucher... Et moi, bécasse ultracivilisée je ne frappe pas, je parle, je crois à la conviction et il s'en tape, j'essaie en vain de défaire l'étau de sa main sur mon sexe (elle restera comme le souvenir d'une pince de crabe) et quand je parviens à progresser d'un étage, il me recoince au suivant...
Il n'est pas violent, simplement brutal, tenace, congestionné. Je vois ses dents serrées, la trique coagulée dans ses mains dures, il ne cherche sans doute qu'un attouchement volé et il l'obtient déjà en quelque sorte.

Mais ce n'est pas tout. Car il y a des témoins. Derrière les portes (deux par étage), une bonne France résidentielle qui n'aime pas le tapage, cette France si prompte à rabrouer nos turbulences observe (dans le judas), murmure et n'intervient pas. La bonne France  de derrière le rideau, indignée sans doute par la traînée du 3ème qui a déjà les garçons derrière elle, une France dérangée devant sa télé qui n'a pas un instant l'idée d'ouvrir la porte pour s'en mêler.

Je les connais, je les entends, je pense à leur visage derrière les portes : si seulement l'une d'entre elles s'ouvrait IL prendrait la fuite, c'est sûr. Et c'est parce qu'ils n'ont pas ouvert qu'il y a cette flaque grise, ce doute sur tout ; j'apprenais une chose déterminante pour une fille de cet âge : ne compter que sur moi.
Il allait falloir passer une frontière. Se mettre en colère autant contre la honte que contre les voisins, le gamin, accepter la violence et l'empoignade compromettante ; j'ai levé la voix, tordu la main qui cherchait dans les replis de mon jean, et c'est comme ça que je suis parvenue à nous traîner jusqu'au 3ème étage, dans la terreur que la porte ne s'ouvre avec moi devant et cette pince en moi. Tu te casses ou je vais te tuer. Casse-toi.

Il y a une chose que je me demande aujourd'hui, c'est si en racontant la scène à mes parents j'ai dit ou non que ce garçon était un “Arabe”. Je n'arrive plus du tout à le savoir. À savoir si c'est moi qui ai rendu mes parents racistes ou si j'ai tu ce détail.
Je me suis fait couler un bain, je suis restée bien une heure dans le bain et j'ai lavé le garçon en moi.